UNC section Montoise

Avril 1941, Opération Marita

Les montagnes de Grèce changent le cours de la Guerre

« Nous ne dirons pas que les Grecs combattent comme des héros, mais que les héros combattent comme des Grecs. » Winston Churchill, Premier Ministre Britannique.

Le 28 octobre, le gouvernement grec lançait son fameux Non ! à la demande italienne d’obtenir un laissez-passer pour les troupes du Duce sur le territoire grec. Mussolini, qui avait déclaré que si l’Italie perdait face à la Grèce, il démissionnerait de son statut d’Italien, pensait que punir la Grèce ne serait qu’une ballade pour l’armée italienne. La guerre qui allait immédiatement suivre serait d’autant plus retentissante : pour la première fois, une des puissances de l’Axe était complètement mis en échec par un de ses adversaires. La Grèce qui n’avait plus fait parler d’elle depuis la guerre perdue contre la Turquie en 1922, revenait sur la scène internationale avec fracas. Pendant plus de six mois, elle réussit à briser toutes les offensives italiennes et malgré les avantages matériels et numériques des Italiens, rien n’y fit, la défaite était au rendez-vous. Pire pour Mussolini, les Grecs avaient déjà conquis la moitié de l’Albanie, alors possession italienne. Pour Hitler, il était inconcevable de laisser son allié Mussolini s’empêtrer dans le ridicule de sa défaite grecque ; aussi pensa-t-il, dès décembre 1940, à monter une opération dans les Balkans. Pour autant, le Führer se montrait réticent à envoyer des divisions en Grèce au moment même où il amassait les troupes sur ses frontières Est en vue de l’opération Barbarossa contre l’URSS. Au début du mois de Janvier 1941, plus de 80 000 Allemands se massaient pourtant en Roumanie dans ce but. Une ultime offensive catastrophique des Italiens en mars décida Hitler à faire intervenir la Wehrmacht en Grèce d’autant qu’un nouveau danger se présentait à lui sur ce terrain. En effet, Churchill, conscient qu’à l’heure actuelle, la Grèce était le dernier allié continental des Alliés, avait décidé de signer un traité avec la Grèce lui octroyant l’envoi d’un corps expéditionnaire de 55 000 hommes tirés des troupes du Commonwealth. 1 Pour Hitler et ses généraux, il était intolérable de laisser les Australiens, Néo-Zélandais et autres Britanniques débarquer ainsi sur le continent : Barbarossa attendra, il fallait d’abord régler la question grecque ! Le 01er mars, la Bulgarie se soumettait à la volonté d’Hitler en rejoignant l’Axe et en ouvrant son territoire aux Panzers : plus de 100 00 Allemands se portaient alors immédiatement sur la frontière sud en regard de la Grèce. C’était pour bientôt. Les conséquences de cette décision seront, selon toute vraisemblance, incalculables sur le cours de la Seconde Guerre Mondiale.

 

La nuit du 05 au 06 avril fut courte pour les Allemands. 2 En effet, les premières lueurs du jour n’ont pas encore percé que les lignes téléphoniques de campagne retentissent d’ordres ; tous semblables, ils ne prescrivent qu’une seule chose : avancer !
Pendant ce temps, l’ambassadeur de l’Allemagne en Grèce remettait une déclaration de guerre en bonne et due forme au gouvernement grec. 3
Il est 5h15 lorsque les avant-postes grecs de Thrace occidentale se voient subitement assaillis par les troupes allemandes ; nous sommes sur les hauteurs de Kerkine sur la frontière avec la Bulgarie et bientôt tout le front de cette région s’embrase sous les coups de butoir de la XIIème armée allemande. Des vagues entières de Stukas de la Luftwaffe essaiment le ciel. Pourtant les Allemands vont tomber sur un obstacle coriace : les forts de la ligne Metaxás. En effet, les troupes grecques du général Bakopoulos appartenant à la IIème armée grecque ont la ferme intention de se cramponner à leurs positions. Toutes négociations semblent vaines ; il va falloir lancer de terribles assauts pour réduire les bastions les uns après les autres. Une troupe d’élite nazie est lancée dans le combat : il s’agit des chasseurs alpins de la 5 ème division de montagne. La 6 ème division de montagne suit. Dès les premiers combats, les Allemands comprennent pourquoi les Italiens ont tant buté sur les Grecs ! Au niveau du fort de la passe de Rupel qui cristallise bientôt tous les efforts, la ligne s’enflamme : deux bataillons de Jägers allemands parviennent à moins de 180 mètres des casemates mais sont annihilés par un retour offensif des Grecs.

 

Pendant ce temps, l’infortuné Yougoslavie fait, la première, les frais de l’assaut allemand. 4 Belgrade, malgré son statut déclaré de ville ouverte, subit un terrible bombardement ; les rues s’encombrent de civils tentant de fuir la mort qui foudroie depuis le ciel 5. Les divisions yougoslaves, faiblement équipées, sont clouées sur place. 6 Parallèlement, la Luftwaffe avec ses myriades de Stukas s’occupe également de réduire le plus grand port de Grèce à savoir le Pirée qui sera pratiquement inutilisable pour le restant de la guerre. Pendant ce temps, la 2 ème division de Panzers s’infiltre, plus rapide que l’éclair, et suit la vallée de la Strouma en Macédoine. Rien ne peut l’arrêter si ce n’est un vaste champ de mine mais elle atteint son objectif de la journée à savoir Stroumitsa, en Macédoine actuelle à moins d’une trentaine de kilomètres de la frontière grecque.

 

Le 07 avril, toute résistance semble, déjà, s’effondrer sur le front yougoslave : les Allemands entrent à Skopje et tournent toutes les positions yougoslaves pour foncer vers le nord de la Grèce. L’état-major-général grec s’affole de ne pouvoir à ce point compter sur le soutien yougoslave. Du côté des Alliés, on s’inquiète de devoir intervenir très rapidement face aux Allemands avec le faible corps expéditionnaire du Commonwealth comme seule force de réserve. Les réservistes d’une division serbe tentent bien de reprendre Stroumitsa mais que peuvent-ils faire face aux vétérans de la 2 ème Panzer Division, formés à l’école du célèbre général Guderian et parmi les premiers à atteindre la Manche lors de la campagne de France en juin 1940 ? On peut noter que chez les Yougoslaves, les Serbes seuls montrent de l’acharnement tandis que Croates et Bosniaques ont déjà abandonné la partie. Remarquons également que sur le front albanais, les hommes de la IIIème armée yougoslave repoussèrent violement les Italiens coopérant avec les Grecs pour faire reculer les Italiens de plusieurs kilomètres vers le littoral.

 

Pendant ce temps, les assauts sur les forts de la ligne Metaxás se poursuivent inlassablement. Les Allemands commencent à enrager de ne pouvoir déloger les Grecs de leurs casemates. On utilise tout l’arsenal possible : canon antichar, grenades à fragmentations, la journée du 07 voit l’arrivée des gaz et l’on prépare déjà les lance-flammes en cas d’échec...rien n’y fait. Un des premiers objectifs est le fort Ishtibey qui commande le flanc gauche de la ligne en Thrace. Un premier assaut est repoussé au matin, puis il faut se défendre des bombardements de la Luftwaffe mais les Grecs du poste arrivent à abattre trois avions. L’assaut allemand recommence vers 16 heures et cette fois les gaz ont raison des défenseurs qui capitulent. Mais il ne s’agit là que d’un début. Parallèlement, les Allemands avaient lancé l’assaut sur un autre fort de cette région montagneuse, le fort Kelkaya . Les défenseurs en sortirent avec les honneurs à 11 heures du matin mais après avoir causé des pertes terribles aux Allemands ; seuls les gaz et les lance-flammes avaient pu les déloger. Dans la soirée, peu avant 23h30, on hisse également le drapeau blanc au sommet du fort Nymphaia , situé à proximité de la ville de Komotiní. Pour ces hommes qui combattaient depuis le matin du 06, privés de munitions et de ravitaillements, en pouvait-il être autrement ? Le front oriental de la ligne Metaxás commençait à s’effriter menaçant les villes côtières de Thrace occidentale. Certaines unités grecques n’ont plus pour solution que de passer en Turquie pressées par la formidable poussée allemande : ce fut le cas de la brigade Hebrus . 7 Mais il restait encore beaucoup de forts à conquérir pour les Allemands à savoir près d’une vingtaine. Pendant ce temps, la 6 ème division de montagne allemande arrivait par des chemins impossibles, à travers la neige et à plus de 2000 mètres d’altitude, à dépasser les forts de la ligne Metaxás pour foncer vers Thessalonique.

 

La journée du 08 avril voit les Allemands effectuer un important bon en avant. Le fort Arpalouki doit être abandonné de nuit en raison de la capitulation de son voisin Kelkaya ; les Grecs essayent de retraiter aux alentours de 3 heures du matin mais les Allemands les surprennent et les taillent en pièces. La partie orientale de la ligne Metaxás se désagrège ; les divisions d’infanterie allemandes en profitent : la 164 ème division arrive près de Xanthi, nœud majeur de Thrace, sur le fleuve Nestos, tandis que les fantassins de la 50 ème progressent vers l’est, dépassant Komotiní et refoulant peu à peu les bataillons de la ligne Metaxás vers la frontière turque. La Thrace est désormais coupée en deux. Vers 19 heures au soir du 08, les Allemands obtiennent la reddition effective du fort Popotlivitsa : il était temps pour eux ! Il reste alors une quinzaine de forts qui résistent toujours la plupart dans les montagnes près de la frontière entre Macédoine, Yougoslavie et Bulgarie. Le point central de la défense est le fort de la passe de Roupel qui contrôle la route majeure pour descendre vers le littoral et Thessalonique. Toutes les tentatives allemandes pour en déloger la garnison grecque ont, pour l’instant, échoué.

 

Sur le front central, la Macédoine est maintenant complétement envahie et le nord de la Grèce totalement dégarni ; Thessalonique, le plus grand port et la seconde ville de Grèce est à portée des Allemands. La 2 ème Panzer Division s’y dirige à grandes enjambées et autour du lac Dojran, à la frontière entre Macédoine et Grèce, la 19 ème division mécanisée grecque ne peut rien pour empêcher sa progression. La seule unité blindée de l’armée grecque livra, en effet, un violent combat contre les Allemands mais malgré deux chars allemands mis hors de combat initialement, les blindés grecs furent presque entièrement détruits par leurs homologues allemands. L’avancée des Allemands est telle que les chefs même de la Wehrmacht n’en reviennent pas. Au matin du 09, les faubourgs de Thessalonique sont atteints par les blindés de la 2 ème Panzer. Ce même 09 avril voit l’ensemble du front du nord de la Grèce s’effondrer de toute part. En Macédoine Centrale, Monastir [Bitona] est atteint par des éléments avancés du XL Panzer Korps et un boulevard immense s’ouvre vers le cœur de la Grèce. Sur la ligne Metaxás, les forts tombent les uns après les autres mais chaque prise est très chèrement payée par les Allemands. Pour exemple, les Allemands arrivent à faire pénétrer, par des efforts surhumains, un détachement dans les galeries du fort Perithori ; aussitôt les Grecs les enferment et les massacrent tous jusqu’au dernier. Le fort Hellas , lui, doit subir le feu concentrique de toutes les pièces d’artillerie du XXXème corps allemand et ce, pendant plus de 36 heures avant de capituler. Mais, ce 09 avril, dans l’après-midi, vers 14 heures, voit la capitulation, presque sans combats, de Thessalonique ce qui supprime toute possibilité pour les Grecs ou les Alliés de rétablir le front de Thrace ; les dernières garnisons de la ligne Metaxás et les divisions de la IIème armée sont perdues. Conscients de cela, le général Bakopoulos accepte de signer la reddition de toutes les troupes grecque de Thrace à savoir la totalité de la IIème armée grecque ; il n’ignore pas que certains forts de la ligne Metaxás résistent encore pourtant malgré des conditions dantesques. Le message part à 16 heures de Thessalonique mais pour les forts, point de capitulation pour l’instant et les combat se poursuivent jusqu’à la nuit. Finalement les capitulations vont se succéder dans la soirée du 09 avril mais les Grecs peuvent sortir la tête haute puisque les Allemands n’ont pu, dans la plupart des cas, les déloger. Plus de 5 forts capitulent ainsi dans les montagnes noires. Dans la partie orientale de la ligne, les deux bastions qui avaient résisté à tous les bombardements possibles, les forts Pyramidoeides et Lisse , acceptent finalement de capituler Mais certains commandants de garnison refusent la réalité de la capitulation : c’est le cas au fort de Roupel où le chef fait savoir, à 17 heures, que les Allemands n’auront le fort que de haute lutte. Ceux-ci prévoient de revenir le lendemain à 6 heures du matin pour négocier mais ils perdaient encore de précieuses heures. Une situation semblable se déroule au fort Paliouriones où les Allemands accordent un cessez-le-feu d’ici le lendemain en voyant l’inutilité de leurs assauts répétés.

 

Au 10 avril, la situation se reconfigure donc avec un large avantage pour les Allemands. Maitres de la Thrace occidentale et de la Macédoine, ils ont tout loisir de fondre sur la Grèce. Ils peuvent même jouer les alliés grands princes en détachant la 9 ème Panzer Division au secours des Italiens qui piétinent à la frontière albanaise contre l’élite de l’armée grecque qui étrangement refusent de rétrograder vers le cœur du territoire national. Maitres de la ligne Thessalonique-Monastir, les Allemands pouvaient déboucher dans la grande plaine de Thessalie mais il leur fallait compléter cette avancée en sécurisant la trouée de Florina à la frontière nord de la Grèce, de la Yougoslavie et de l’Albanie, 150 kilomètres à l’ouest de Thessalonique ; ils pourraient ainsi s’emparer de la plus grande ligne de chemin de fer de Grèce reliant Florina à Athènes. Pour défendre cette zone, le corps de Macédoine Centrale composé de deux divisions grecques allait être insuffisant ; aussi dut-on recourir d’urgence aux troupes du Commonwealth.

Le général australien Mackay fut mis à la tête d’une force ad hoc : une brigade australienne, une néo-zélandaise et quelques régiments grecs. Il fallait à tout prix arrêter les Allemands pour laisser le temps de reconstituer une ligne de front sur la ligne Aliakmon. Au matin du 11, les Allemands commencent à se faire voir dans la vallée de Florina et bien vite les troupes du Commonwealth répliquent. Des détachements des blindés britanniques de la 1st Armoured brigade réparent les brèches tandis que les Australiens tiennent le choc pendant plusieurs heures. Les Allemands lancent leur meilleure unité dans la bataille à savoir la 1ère S.S. Panzer Division Adolf Hitler . Alors que les chutes de neige s’intensifient dans la passe de Klidi, les Australiens soutenus par des pelotons néo-zélandais résistent tant bien que mal tandis que les régiments grecs, sur les flancs, s’accrochent. Des unités de cavalerie grecque s’offrent même le luxe de repousser des détachements allemands qui voulaient contourner la position. Mais au soir du 11, la retraite est décidée car les Allemands prennent partout de cours les dispositions anglo-grecques. Sur le front de Thessalie, la 2 ème Panzer Division et la 6 ème de montagne ont, ainsi, déjà dépassé Edesse, 50 kilomètres à l’est de Florina. Sur le front ouest, les chars de la 9 ème Panzer Division se dirigent à grand pas vers la frontière albanaise, battent les chars anglais à Ptolemaida et continuent leur marche direction sud-ouest. La seule bonne nouvelle vient justement de ce front albanais où les Grecs de la Ière armée repoussent assez facilement toutes les tentatives italiennes de soutien aux attaques allemandes.

 

12 avril 1941 : La retraite du groupe Mackay doit se faire pour rejoindre une nouvelle ligne de défense puisque la ligne Aliakmon est débordée. Seulement, les erreurs de coordination entre Britanniques, Australiens, Néo-Zélandais et Grecs se multiplient et si certaines unités retraitent en ordre comme les régiments de blindés anglais, les Australiens ne sont pas prévenus à temps et veulent encore résister. Or, les Allemands renouvellent un violent assaut dans la passe de Klidi et les Australiens, qui les repoussent une fois de plus, veulent pousser leur avantage. De leurs côtés, les Grecs de la 12 ème division sont prêts de rompre sous les coups des Allemands et du froid ; l’infortuné régiment du Dodécanèse, composé de recrues venues des iles ensoleillées de la mer Egée, s’effondre. La ligne craque et les Australiens comprennent qu’ils sont tout seuls. La retraite va, pour eux, se transformer en débâcle et les Allemands font plus de 500 prisonniers.
Sur le front yougoslave, la résistance ne devient plus qu’anecdotique et le 13 avril, Belgrade, à demi-détruite, tombe aux mains des Allemands.

Nous sommes le 14 avril et les Alliés tentent de se regrouper autour d’un des lieux les plus mythique de Grèce pour stopper les Allemands : le Mont Olympe. Les Néo-Zélandais des 4 ème et 5 ème brigade sont principalement chargés de cette défense et se postent autour de la position en compagnie des Australiens de la 16 ème brigade. Un important détachement néo-zélandais s’occupe de défendre le tunnel de Platamon, voie de passage essentielle pour déboucher dans la plaine via la voie ferrée. Toutes les passes autour du Mont Olympe sont gardées.
Au matin, les Panzers de la 9 ème division dépassent Kozani, environ 90 kilomètres au nord-ouest du Mont Olympe et se présentent devant les défenses de l’ANZAC ; un pont est jeté sur l’Aliakmon mais très vite les Allemands doivent renoncer à aller plus loin en raison de la résistance acharnées des hommes de l’Océanie ; ils doivent attendre du renfort. Mais l’attente n’est pas dans l’esprit de la Wehrmacht et des attaques sont lancés par des groupes d’élite notamment les cyclistes qui combinent leur assaut avec des blindés. Toutes les attaques allemandes des 15 et 16 avril vont se heurter dans ce secteur à la résistance farouche du 21th Bataillon néo-zélandais du lieutenant-colonel Macky. Tous volontaires, ces hommes originaires, pour la plupart de Auckland montrèrent dans ces combats le niveau de professionnalisme atteint par les militaires néo-zélandais. La retraite fut ordonnée le 18 avril et le 19, renforcé par des compagnies australiennes, ce groupe ad hoc reçut le nom de force Allen : on lui donna pour mission de résister coûte que coûte à la poussée allemande : il fallait au moins trois jours pour permettre aux procédures de rembarquement de débuter. La Grèce était donc déjà perdue. D’autant que la nouvelle venait de tomber : la Yougoslavie capitulait sans constituons devant l’armée allemande ; plus de 250000 hommes se constituaient prisonniers libérant de fait des troupes fraiches pour les Allemands à savoir plus de 500 000 hommes. Cette conquête pouvait s’apparenter à une ballade militaire pour les Allemands puisqu’ils n’y avaient perdu que 151 hommes.
Pendant ce temps sur le front albanais, un combat inégal avait lieu. Les Italiens qui pensaient pouvoir tirer parti de l’attaque allemande, avaient repris leur mouvement mais toutes leurs offensives s’étaient brisées sur la résistance de la Ière armée grecque. Mieux, les Grecs avaient repris du terrain en beaucoup de points seulement, il s’agissait là de victoires empoisonnées. En effet, cela ne fit que confirmer le haut commandement de cette armée, invaincue des Italiens, qu’aucune retraite ne s’effectuerait étant donné que la victoire était toujours au rendez-vous. Les Grecs ne virent pas le danger allemand et lorsqu’ils s’en aperçurent, il était trop tard. Ce n’était pourtant pas faute, de la part du chef des armées Papagos, d’avoir essayé de rappeler son armée mais les généraux faisaient la sourde oreille. Le 18, on commença le mouvement de retraite mais alors, les divisions grecques tombèrent nez à nez avec la 1ère division SS Adolf Hitler venue du nord. Autant dire que le combat était perdu d’avance. Il fut certes, héroïque, mais perdu. Dès lors, les SS pouvaient s’emparer de Ioannina le lendemain 19 avril coupant définitivement la voie du retour à la Ière armée grecque.

 
 

Le 18 avril, les Allemands ne laissaient aucun répit aux hommes de Macky et Allen en allant les déloger des gorges de Pinios sur la route de Larissa, une cinquantaine de kilomètres au sud du Mont Olympe. Cette fois-ci, les hommes de l’ANZAC subissaient de lourdes pertes mais le fait qu’ils avaient réussi à tenir la position toute la journée du 18 permettaient aux restes du corps expéditionnaires de se redéployer plus au sud. Il fallait à tout prix protéger les ports de la mer Egée pour garder le contact avec la Royal Navy. On avait à peine eu le temps d’évacuer Larissa que les Allemands y entraient le 19 avril s’emparant d’une grande quantité de matériel abandonné par les Britanniques, la plaine de Thessalie devenait allemande ; deux jours plus tard, Vólos, le plus grand port de Thessalie voyaient défiler les Jägers alpins allemands. Ces derniers n’étaient plus alors qu’à 330 kilomètres au nord d’Athènes. Pour les Alliés, ce n’était tant plus la capitale grecque qu’il fallait sauver mais les derniers ports permettant l’évacuation du corps expéditionnaire à savoir le Pirée et Rafína à proximité d’Athènes et ceux du Péloponnèse comme Kalamata. Il fallait reprendre un temps d’avance sur les Allemands. Pour obtenir le répit nécessaire, on devait donc pouvoir stopper ces Allemands et une position particulière semblait devoir être faite pour cela. Sur la route d’Athènes, il existe un lieu où l’esprit s’arrête pour laisser vagabonder l’imagination : qui peut prétendre ne pas s’enflammer lorsqu’on lui évoquerait le défilé des Thermopyles, là où 25 siècles auparavant, le roi de Sparte Léonidas avait tenu tête avec ses 300 guerriers aux innombrables masses perses du roi des rois Xerxès ? L’Histoire aime à se répéter puisque le 23 avril 1941, ordre était donné à la 6 ème brigade néo-zélandaise, général Barrowclough et à la 19 ème australienne du général Vasey de tenir absolument la position des Thermopyles dans le but d’enrayer l’affolante progression allemande. Pour autant, personne ne songeait à transformer les soldats de l’Océanie en guerriers de Léonidas mais un ordre mal interprété par le général Vasey fit croire aux hommes du Commonwealth qu’il faudrait bien résister jusqu’au dernier dans la passe. On avait sécurisé la route de l’ouest avec des groupes de fortune dont un bataillon de l’école militaire grecque : la peur de voir déboucher les Allemands sur la route d’Epire assombrissait les esprits. Ce même jour, voyait, en effet, le dernier espoir de résistance grec s’effondrer puisque la Ière armée signait son acte de capitulation. Notons que les Grecs avaient souhaité se rendre uniquement aux Allemands et non aux Italiens estimant qu’ils n’avaient jamais été battus par ceux-ci ; Mussolini enragea d’un tel affront et fit rompre l’armistice mais ses troupes furent une énième fois repoussés par les Grecs. Le temps de la lutte était fini pour les Grecs, toutefois, et le 23 avril, le roi Georges II quittait sa capitale d’Athènes avec son frère Paul : les deux hommes avaient voulu défendre la ville emblématique de Grèce jusqu’au bout mais à présent à quoi bon ? Le roi rejoignait alors la Crète où commençaient à arriver tous les rescapés de la malheureuse armée grecque. Pendant ce temps, un fort détachement australien s’apprêtait à embarquer à Megara dans l’isthme de Corinthe et une brigade néo-zélandaise à Marathon, au nord-est d’Athènes ; une autre devait suivre dès le 24 ; plus de 6000 Britanniques patientaient en Argolide au sud de Corinthe ; le réembarquement que l’on crut ne plus pouvoir effectuer pourrait donc commencer. Il n’y aurait pas de nouveau Dunkerque...
Or, les Allemands déchirèrent le voile environ vers 14 heures du 24 avril. Le 25th Bataillon néo-zélandais vit s’avancer deux Panzers qui furent immédiatement mis hors service par l’artillerie. Mais l’assaut se développa. Cyclistes et hommes en jeeps passèrent par la route, les fantassins contournèrent par le sud, les avions tournoyaient dans le ciel : en quelques minutes, les Allemands étaient partout ! Les fusils mitrailleurs crépitent et les Néo-Zélandais font un carnage. Un peu avant 15 heures, une nouvelle colonne de Panzers se déploie mais les tirs néo-zélandais sont justes : à 16 heures, la route est toute encombrée des carcasses des tanks allemands hors service. Il est 17h15 lorsque l’on découvre une colonne de 14 blindés allemands en train de débusquer les Néo-Zélandais sur leur droite : on fait pleuvoir les obus et cette avancée est vite réduite. Les artilleurs néo-zélandais se surpassent : le soldat Santi met en feu 9 Panzers rien qu’avec sa pièce ! Poursuivant dans leur avantage, les Néo-Zélandais déclenchent à présent un terrible tir de barrage sur la route même du défilé : plus aucun Panzer ne pourra passer. Pourtant, les Allemands ne baissent pas les bras et intensifient le duel d’artillerie jusqu’à 21 heures passées. C’en est pourtant fini puisqu’à la même heure, les Néo-Zélandais peuvent enfin être relevés grâce à l’arrivée d’une colonne de camions. Evacués pendant la nuit, ils prennent la route d’Athènes avec le sentiment du devoir accompli. Du côté australien, le combat n’en avait pas été moins ‘’chaud’’. Dès 11h30, les sentinelles australiennes ouvrent le feu sur des fantassins allemands et bientôt un très violent combat s’engage. De 14 heures à 20 heures, c’est une lutte de tous les instants dans les broussailles des montagnes grecques. Vasey, le général australien, est obligé de faire replier ses troupes, escouade par escouade devant les avancées allemandes mais en réalité très peu de terrain est perdu. En effet, les Allemands de la 6 ème division de montagne essayent tant bien que mal de progresser mais malgré l’appui précieux de mortiers lourds, déloger les Australiens s’avèrent bien trop coûteux en vies humaines. De leur côté, les Australiens peuvent retraiter dans un ordre parfait : une compagnie reste même en position pendant plus de dix minutes malgré le danger allemand pour secourir un caporal blessé. L’avancée allemande est donc bien stoppée dans ce fameux défilé des Thermopyles ; plus de 15 chars ont été perdus. Les Australiens peuvent se replier sur leur nouvelle position de Thèbes à moins de 100 kilomètres de Athènes désormais.

Le 25 avril, c’est une ville d’Athènes en deuil qui voit défiler et s’éloigner les héros malheureux de l’ANZAC. Pour le général Freyberg, commandant en chef des Néo-Zélandais, c’est le cœur brisé que ses troupes quittèrent le sol de Grèce sans en avoir pu empêcher la conquête allemande. Il faut, en effet, faire vite. Dès le lendemain, les parachutistes allemands de la 1ère division de paras sautent sur Corinthe et sécurisent la route du Péloponnèse ; le même jour, la 5 ème Panzer Division traverse l’istmne sur un pont militaire et débouche dans la région historique de Grèce pour foncer vers les ports du sud de la Grèce. Néanmoins, un facteur dû au hasard vint sauver les dernières troupes qui se réembarquaient : une cartouche britannique perdue dans le combat contre les parachutistes vint s’égarer dans les explosifs destinés à faire sauter le pont de Corinthe : la destruction de ce pont fit perdre de précieuses heures aux Allemands dont les blindés attendaient impatiemment le passage ; la 5 ème Panzer Division ne put passer qu’en soirée. Le 28 avril, les derniers Néo-Zélandais embarquaient à Kalamata, en Messénie, près de l’antique Sparte ; il était temps car dans la soirée, la 5 ème Panzer Division entrait dans la ville écrasant au passage l’héroïque mais élégante défense de la garnison grecque.
La lutte pourrait ainsi se prolonger sur l’ile de Crète où convergeaient tous les bateaux de transports alliés ; le roi de Grèce y installa son gouvernement et proclama que la Grèce n’était pas morte. 8

 
 

Citons pour finir un trait de bravoure qui valut à un sergent néo-zélandais la plus haute distinction militaire britannique, la Victoria Cross . Alors que les derniers néo-zélandais s’embarquaient en compagnie d’éléments épars britanniques, on vit déboucher près du lieu d’embarquement une forte colonne motorisée allemande comprenant plusieurs canons de campagne motorisés et des mortiers. Les Allemands commencent à ouvrir un feu violent sur les troupes du Commonwealth mais alors que les hommes cherchent un abri, une voix se fait entendre dans la cohue : « Au diable avec ceux-là ! Qui vient avec moi ? » C’était le sergent Jack Hinton du 20th Bataillon. Peu porté sur la hiérarchie, il venait d’avoir eu des mots très durs avec le général commandant le détachement car celui-ci avait évoqué le fait de se rendre. Il parcourait alors les rues de Kalamata avec une douzaine d’hommes pour voir où il serait le plus utile. Sitôt dit, il se dirige en hurlant vers les canons allemands et démonte les pièces à la grenade malgré les balles qui fusent autour de lui. Les artilleurs allemands vont vite se réfugier dans une maison voisine mais rien n’arrête Hinton qui, à présent suivis de quelques dizaines de soldats, fixe sa baïonnette et va pourchasser les Allemands. Brisant la fenêtre de la maison, il y entre et en déloge les Allemands qui ne demandent pas leur reste. Quelques Néo-Zélandais se mettent au service des pièces et les éléments de la colonne motorisée allemande sont bientôt repoussés. Hinton ne peut savourer ce succès puisqu’une mauvaise balle le blesse à l’estomac et il est alors fait prisonnier par les Allemands. Qu’est-il devenu ? Soigné à Athènes, il passa dans un stalag de prisonnier en Allemagne où ses nombreuses tentatives d’évasion furent le cauchemar des Allemands ; réussissant finalement à s’échapper en avril 1945, il retournera chez lui pour devenir gérant d’hôtel.

 
 

Comme dernier épilogue à cette lutte désespérée qu’avaient mené les Grecs, citons le coup d’éclat de deux jeunes étudiants qui, dans la nuit du 30 mai 1941, soit juste un peu plus d’un mois après l’entrée des Allemands à Athènes, arrivèrent à aller décrocher le drapeau rouge à croix gammée qui flottait sur l’Acropole. Symboliquement ce geste était très fort. Ils s’appelaient Manólis Glézos et Apóstolos Sántas et avait 18 et 19 ans. Le premier est toujours en vie et malgré ses 92 ans, se montra toujours virulent à la tribune du Parlement européen où il siégea comme député en 2014-2015.

 
 
 

En guise de conclusion finale, il serait intéressant de revenir sur une des problématiques centrales de cette campagne de Grèce à savoir son impact dans le cours de la Seconde Guerre Mondiale. Si l’on parcourt les déclarations aussi bien des dirigeants de l’Axe que ceux du camp Alliés, tout le monde est unanime pour reconnaitre que l’intervention allemande en Grèce coûta très cher et fit certainement perdre de précieuses semaines aux Allemands en vue de l’opération Barbarossa contre l’URSS. Les historiens, eux, ne sont pas tous d’accord et d’aucuns ne relient pas forcément l’échec de Barbarossa avec la campagne de Grèce. Hitler et Goebbels dans son journal privé ont évoqué deux faits : le courage indéniable des Grecs et le fait d’avoir perdu un temps précieux dans cette campagne inutile. Or, Hitler comme Goebbels ont tout intérêt à glorifier le courage grec non seulement pour diminuer la honte de l’allié italien à avoir perdu contre un adversaire somme tout héroïque et de plus, s’il est bien une nation en Europe admirée par les Nazis, c’était la Grèce en raison des vertus supposées de l’homme grec antique. De son côté, Staline rendit également hommage, après la guerre, au courage grec et au salut que le sacrifice de la Grèce aurait permis mais là encore, n’y-a-t-il pas volonté de Staline de se rapprocher de la Grèce à l’heure où les communistes tentaient de prendre le pouvoir ? 9 Néanmoins, on ne peut qu’aller dans le sens de la théorie qui met en avant le rôle de cette campagne de Grèce dans l’échec de Barbarossa. En effet, lorsqu’on voit le déploiement de forces opéré par les Allemands dans les Balkans pour réduire Grecs et Yougoslaves, on comprend qu’il fallut un temps certain pour réorienter toutes ces troupes vers le Nord et l’URSS. De plus, si les pertes furent limitées chez les Allemands, la consommation matérielle, notamment en essence, des divisions blindés sera un cruel manque à l’heure de foncer vers Moscou, Léningrad ou les champs pétrolifères du Caucase. Enfin, la résistance acharnée des Grecs et des troupes du Commonwealth avait confronté les Allemands à un type d’opposition dont ils n’avaient pas encore eu l’expérience et qui put peser sur le moral d’une armée se pensant invincible. Notons également que le sauvetage in extremis du corps expéditionnaire du Commonwealth permit de rapatrier des hommes à l’expérience précieuse en Afrique du Nord là où ils formeraient l’essentiel de l’armée qui infligera son premier vrai coup d’arrêt aux troupes allemandes. Dès lors, on peut affirmer que cette campagne de Grèce est vraiment un des tournants majeurs de la Seconde Guerre Mondiale.
Finissons en donnant les pertes de cette campagne. Les Allemands avoueront avoir perdu 1160 tués, 345 disparus et 3755 blessés mais il est probable qu’ils furent assez largement plus élevés. Quant aux Alliés, ils subirent de lourdes pertes : Britanniques, 146 tués, 87 blessés et 6480 prisonniers ; Australiens, 320 tués, 494 blessés et 2030 prisonniers ; Néo-Zélandais, 291 tués, 599 blessés et 1614 prisonniers.

 
Raphaël Romeo
 

Bibliographie :

  • -Beevor Anthony, La Seconde Guerre Mondiale , 2012.
  • -Collier Richard, Duce! , 1971.
  • -Creveld Martin van, “ Prelude to Disaster: the British Decision to Aid Greece. 1940-1941 ”, Journal of Contemporary History, 1974.
  • -Delorme Olivier, La Grèce et les Balkans , tome II, 2014.
  • -Lormier Dominique, La guerre italo-grecque , 2008.
  • -Loverdo Costa de, La Grèce au combat, de l’Attaque italienne à la chute de la Crète, 1940-1941 , 1966.
  • -Merrick Long Gavin, Australia in the War of 1939-1945, Volume 2, Greece, Crete, and Syria , 1953.
  • -Tomaras Chris P., “ Reflections on the 65TH Anniversary of the day Greece answered OXI!! NO!! and once again changed the course of history 28 October 1940 ”, 2005.
  • - An Index of events in the military history of the Greek nation , Hellenic Army General Staff Army History Directorate, 1998.

Pour aller plus loin :

 

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