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La prise du Trocad√©ro, 31 ao√Ľt 1823

La campagne des 100 000 fils de Saint Louis ou expédition d’Espagne de 1823 est bien l’une des plus paradoxales qu’ait dû mener l’armée française moderne. En effet, bien peu de personnes la connaissent et pourtant, rarement les soldats français n’auront fait preuve d’autant d’efficacité dans une guerre européenne. Il faut dire que cela tient peut-être au motif qui déclencha cette expédition d’Espagne.

Remontons à 1812. L’Espagne connait des heures sombres en luttant contre les troupes napoléoniennes et dans la ville la plus atlantique du pays, Cadix, assiégée par les Français, s’est réuni le dernier organe de gouvernement de l’Espagne indépendante, les Cortès. Devant faire face à l’enlèvement de la famille royale par Napoléon en 1808, quelques nobles, des bourgeois et des intellectuels espagnols avaient ainsi formé cette assemblée pour garantir un gouvernement à l’Espagne. Or, ces hommes, pour la plupart des libéraux baignés de l’esprit des Lumières, vont goûter à cet exercice du pouvoir et en 1812, ils prennent une décision fondamentale : doter l’Espagne d’une Constitution limitant le pouvoir du roi. Malheureusement pour eux, lorsque le roi Ferdinand VII récupère son trône en 1814, il ignore tut et annule la Constitution de 1812 retournant à un pouvoir absolutiste. En 1820, huit ans plus tard, les esprits s’échauffent et la révolte des parlementaires éclate : on exige le retour de la Constitution, on veut des élections. Le roi s’affole, réprime dans un premier temps mais devant l’ampleur de la contestation libérale, accorde tout : retour de la Constitution, élections pour 1822 ; lui-même se retire dans son palais près de Madrid et ne gouverne quasiment plus. Mais le mouvement lancé ne se dégonfle pas et même si le roi sort de la lutte, une opposition fratricide s’augure entre les libéraux et les royalistes, principalement des nobles grands propriétaires terriens mais aussi le puissant clergé et les paysans embrigadés par les deux premiers. Ainsi si Madrid s’enflamme suite à ce vent de liberté, à Barcelone, on enrage de voir le roi impuissant et on prépare la contre-révolution. L’antique opposition entre Madrid et Barcelone se retrouve une fois de plus. 1822, les élections donnent vainqueur le poète ultra-libéral Rafael de Riego ce qui finit d’embraser le pays ; le roi, depuis sa résidence forcée, lance un appel désespéré aux monarques européens pour une intervention armée en sa faveur, c’est sa dernière chance. Aucun pays ne l’écoute…Aucun ? Non, car à la frontière des Pyrénées, le danger d’un souffle de liberté fait frémir le fragile gouvernement royaliste du roi de France, Louis XVIII ; le cercle des ultras gravitant autour du roi presse celui-ci d’agir, il hésite et finalement le 22 janvier 1823, le traité secret de Vérone scelle l’alliance entre la France et le roi d’Espagne. Les conditions prévoyaient que 100 000 soldats français viendraient défendre le trône du descendant de Louis XIV et d’Henri IV.

 

La première campagne de l’armée française depuis 1815 et la fin du Premier Empire à Waterloo reposait sur de grosses ambiguïtés. En effet, il s’agissait pour cette armée de restaurer un pouvoir monarchique au détriment d’un gouvernement reconnu sinon par le peuple du moins par la loi : quelle gageure pour ces officiers et soldats pour la plupart vétérans des guerres du Premier Empire où il était coutume de renverser les royautés. Néanmoins, malgré quelques contestations éparses, la troupe resta fidèle à son roi qui sut faire preuve en la matière d’une certaine intelligence. En effet, il décida de confier les postes les plus importants à des anciens de l’Empire qui avaient un grand crédit auprès de leurs soldats : les maréchaux Oudinot et Moncey, les généraux Molitor, Bordessoulle et Lauriston commandaient les différents corps d’armée. Seul le prince de Hohenlohe-Bartenstein à la tête d’un IIIème corps réduit rappelait que Louis XVIII était l’héritier de l’Ancien Régime. Le commandement nominal de l’expédition avait, en revanche, été confié au duc d’Angoulême, Louis-Antoine d’Artois, neveu du roi. Un choix pourtant judicieux car le duc était assez idolâtré des soldats et même les anciens bonapartistes le respectaient fortement : on lui reconnaissait notamment un certain courage lorsqu’en avril 1815, il avait été le seul prince Bourbon à résister par les armes au retour de Napoléon de l’ile d’Elbe. Mais on savait bien que ses talents étaient limités, aussi fut-il flanqué du général Guilleminot comme major-général de l’armée : ce dernier avait déjà été major-général de l’armée dans les dernières campagnes de l’Empire et savait parfaitement son métier. Ajoutons que pour bon nombre de soldats vétérans des guerres napoléoniennes, cette guerre pouvait être vue comme un bon moyen de prendre sa revanche sur ces irréductibles Espagnols qui avaient tant fait souffrir les troupes de l’Empereur durant la terrible guerre d’Espagne entre 1808 et 1814 aussi la motivation était-elle très haute en dépit du motif peu noble de l’intervention. Enfin, cette guerre donnerait également la possibilité à tous les jeunes officiers issus de la grande noblesse de France parachutés à des commandements lors du retour des Bourbons en 1815 de faire enfin leur preuve : les jeunes blancs souhaitaient montrer aux vieux bleus qu’ils pourraient faire aussi bien qu’eux !

Début mars 1823, plus de 60 000 Français se positionnent à partir de Bayonne sur la frontière avec le pays basque espagnol ; 20 000 font de même sur la frontière avec la Catalogne. 35 000 royalistes Espagnols attendent de l’autre côté de la frontière pour s’unir à eux. En face, quelques 120 000 Constitutionnels espagnols commandés par quelque uns des meilleurs officiers généraux de la guerre contre les Français en 1808-1814 ou des guerres du Nouveau Monde contre Simon Bolivar. La lutte ne serait donc pas aussi facile que prévue.

Entre le 05 et le 07 avril, les Français pénètrent en Espagne : les Constitutionnels, divisés en petites armées de moins de 20 000 hommes, ne peuvent opposer de résistance sérieuse et se replient dans l’intérieur du pays s’enfermant dans les villes comme Barcelone, Pampelune, La Corogne, Saint-Sébastien, Murcie, Jaén, Alicante. Le duc d’Angoulême peut alors séparer ses forces pour mieux réduire les poches de résistance du pays : le IIIème corps du prince de Hohenlohe et le Vème de Lauriston sont chargés de réduire la Galice et les Asturies, le IVème corps du maréchal Moncey s’occupe de Barcelone et de la Catalogne, tâche ardue en raison de la ténacité du général espagnol Mina l’ex-meilleur guérilleros de la guerre contre Napoléon. Pendant ce temps, Oudinot avec le Ier corps et Molitor avec le second traversaient la Castille comme deux flèches pour faire entrer le duc d’Angoulême à Madrid dès le 23 mai. Mais le roi Ferdinand VII ne s’y trouvait pas et pour cause : il avait été enlevé par les Cortès qui l’amenèrent en otage à Cadix. Cadix ou le dernier et irréductible bastion de l’Espagne indépendante et libérale. Déjà, en 1812, les troupes napoléoniennes s’étaient cassé les dents sur cette cité si particulière située sur une presqu’île dans l’Océan Atlantique. Le 14 juin, les Cortès avec le roi prisonnier s’installaient à Cadix au sein d’une garnison de 14 000 hommes survoltés à l’idée d’être les ultimes défenseurs de l’Espagne libérale. Le IIème corps du général Molitor prend alors en chasse les troupes espagnoles dans le royaume de Grenade et de Murcie, remporte un succès important près de Jaén en Andalousie le 28 juillet et isole la garnison de Cadix qui ne peut désormais plus compter que sur elle-même. Durant la première quinzaine d’août, alors que les troupes d’Oudinot campaient aux alentours de Madrid, le corps de réserve avec la Garde royale du général Bordessoulle arrivait en vue de Cadix : une lutte à mort s’annonçait pour le port andalou.

Le 16 août, le duc d’Angoulême arrivait au camp français devant Cadix. Deux bonnes nouvelles tombaient immédiatement : l’ile Verte et la presqu’ile d’Algésiras venaient de passer dans les mains françaises. Ces deux points littoraux permettaient d’alimenter Cadix via la contrebande avec les Anglais à Gibraltar. Le duc fit ses comptes : il pouvait avoir plus de 20 000 hommes pour une attaque immédiate sur Cadix ; le général Bordessoulle commandait. Il s’agissait de plus de troupes d’élite puisque la plupart faisaient partie de la Garde Royale. Satisfait de l’état général de ses troupes, le duc installa à Puerto-Maria le quartier-général français et médita une première action : s’emparer de la grande ile de Leon au sud de Cadix. Certes quasiment inhabitée, elle permettait néanmoins de se rapprocher considérablement de la ville et couperait définitivement toute possibilité de s’approvisionner par la côte depuis Gibraltar. Mais en même temps, on chargeait plusieurs officiers du génie de commencer à reconnaitre l’ouvrage de défense le plus imposant à savoir le fort du Trocadéro qui barrait la seule vraie route vers Cadix. Le 17 août, conseil de guerre chez les Français sur ce qu’il serait sage de faire pour faire tomber Cadix le plus rapidement possible : y étaient présents le duc d’Angoulême, le major-général Guilleminot, le général Tirlet de l’artillerie, Dode-Labrunerie pour le génie et le contre-amiral Hamelin pour la marine. On discuta autour de trois possibilités : bombarder Cadix jusqu’à désespérer complètement les habitants, attaquer la grande ile de Leon et s’approcher par le sud ou bien de réduire l’important ouvrage fortifié qu’est le Trocadéro. On élimina rapidement l’option du bombardement car il fallait réunir un grand nombre de petites embarcations pour armer les batteries vers Cadix : ce serait trop long et l’on avait de toute manière pas assez confiance dans les bateliers espagnols réquisitionnés. L’idée d’assaillir l’ile de Leon n’augurait rien de bon, aussi se tourna-on, de manière évidente, vers la prise du Trocadéro. Le duc d‘Angoulême soutenait particulièrement cette opération car il voulait jouer sur l’enthousiasme qu’avait soulevé son arrivée parmi la troupe : il fallait une action d’éclat.

Mais le Trocadéro c’était quoi ? Une presqu’il fortifiée garnie de plus de 50 pièces d’artillerie sur une ligne de 900 mètres de front et accessible seulement à marée basse. Une garnison de 1700 hommes surmotivés et composée pour moitié d’artilleurs expérimentés. Un fossé de plus de 70 mètres à découvert le séparant de la ligne de front française, des marécages, des trous d’eaux et des sables mouvants si l’on ose sortir du sentier balisé : autant dire que l’on comprend que les ingénieurs français mirent plus de deux semaines à examiner cette position réputée, à juste titre, inexpugnable. Une réputation que les Français avaient pourtant déjà fait voler en éclat quelques onze ans plus tôt lors du siège de Cadix par les troupes napoléoniennes du maréchal Victor. Fort de cette expérience, on se sentait d’attaque pour recommencer un assaut. D’autant que le général Guilleminot avait été mis au courant que le fort n’avait que très peu été remis en état depuis 1812 en raison notamment d’un manque financier : c’est que l’on ne pensait pas que les Français reviendraient aussi vite ! Les Espagnols avaient néanmoins considérablement renforcé leur aile gauche car ils pensaient une attaque sur ce point, par le Rio de San Pedro, plus probable ; aussi y avaient-ils installé toute une série de chevaux de frise et d’obstacles pour gêner la marche ainsi que deux batteries supplémentaires pour prendre en enfilade tout assaillant. Sur l’aile droite, on faisait confiance aux chaloupes canonnières qui patrouillaient en permanence. Pour les Français, il fallait donc d’abord trouver le point faible de ce Trocadéro car, même à marée basse, l’essentiel du fossé restait immergé. Où attaquer ? On envoya les experts du génie prospecter, on entendit parler d’un passage guéable, où se trouvait-il donc ? Il faudrait aussi savoir gérer l’assaut en terrain découvert car avant le fossé proprement dit, on comptait plus de 1800 mètres à découvert depuis Puerto Real, des hectomètres dont la végétation d’arbustes robustes rendaient toute progression compliquée. Dans la nuit du 24 au 25 août, un capitaine de grenadiers du 36ème de ligne, un nommé Petit-Jean, excellent nageur, se proposa d’aller reconnaitre les fortifications en traversant le canal vers l’aile gauche espagnole. Ne trouvant aucun gué et seulement des profondeurs de plus de 2.50 mètres, il s’aventura quasiment sur le retranchement et le parapet, repéra les chevaux de frise mais découvert par les sentinelles, ne dut son salut qu’à sa rapidité à replonger et à nager dans la nuit. Mais trois nuits plus tard, l’intrépide capitaine recommençait l’opération avec trois camarades volontaires issus de différentes unités. Leur constat était clair : le point faible espagnol ne se trouvait pas sur les ailes mais bien en plein centre de leur ligne.

 

Durant ces manœuvres d’approche, les troupes destinées à se porter à l’assaut du Trocadéro se mirent en place à Puerto-Real à moins de trois kilomètres de la position. Parallèlement, le duc d’Angoulême, modéré par nature, tenta une négociation : un émissaire fut envoyé voir les Cortès de Cadix le 18 dans l’optique de communiquer avec le roi Ferdinand mais même s’il put le voir, on comprit bien le lendemain qu’aucune négociation ne pourrait aboutir. Jusqu’au 25 août, on prépara l’assaut par d’importants travaux de terrassements permettant d’approcher d’assez près un nombre considérables de pièces d’artillerie : six lourdes pièces de 24 livres, 14 obusiers de six livres et deux mortiers soit une grande batterie de 22 pièces lourdes. Deux lignes de tranchées étaient désormais ouvertes en face de l’ennemi. Un premier combat avait dû être mené contre les dunes sablonneuses qu’il fallait fixer avec des sacs de terre ou des tonneaux pour éviter qu’elles ne disparaissent sous l’effet du vent et du poids des pièces. Pendant ce temps, on accumulait les troupes en vue de l’assaut : six bataillons de ligne arrivés le 20 août, cinq bataillons de la Garde Royale, venus directement depuis Madrid, se postèrent le 22 août à Puerto Real et Rota en vu d’embarquer pour l’attaque amphibie. Une opération à laquelle les troupes commencèrent à s’exercer durant des journées entières. De son côté, la marine n’était pas en reste pour préparer l’assaut : on réunit plus de 120 chaloupes pouvant contenir 60 hommes, on fit embarquer une brigade entière sur les vaisseaux du contre-amiral Hamelin, on alla chercher 36 chaloupes canonnières plus 10 bombardes armées.

Le 30 août, tout était fin prêt et dans le but de tester les défenses espagnoles, les batteries françaises ouvrirent le feu, à l’aube, sur le Trocadéro qui riposta avec vigueur : le duc ordonna vite de cesser l’échange de tirs inutiles ce qui fit croire aux Espagnols que les Français avaient eu peur d’attaquer et qu’ils se retiraient. Quand cette nouvelle fut connue à Cadix, ce fut du délire et l’on dansa la moitié de la journée dans les rues ! En réalité, coté français, on préparait hardiment l’attaque générale prévue pour la nuit. Les ordres fusèrent et l’on envoya chercher les officiers qui, depuis quelques jours, avaient mené de nombreuses reconnaissances vers le fort : ils seront les yeux de l’armée ce soir. Ensuite, il fallut choisir les troupes : il fallait que ce soit l’élite des régiments présents devant Cadix car l’opération s’avérait très risquée malgré les nombreux préparatifs. On sélectionna 14 compagnies d’élite issues des 3ème, 6ème et 7ème régiments de la Garde Royale, du 3ème bataillon du 34ème et du 36ème de ligne pour former l’avant-garde auxquelles se joignaient une compagnie de sapeurs et une d’artilleurs de la Garde Royale. Le lieutenant-général Jean Goujeon, âgé de 50 ans et sous les armes depuis 1791, vétéran de 15 campagnes sous la Révolution et l’Empire, mènerait ces hommes. En seconde ligne, marchaient les compagnies du centre des régiments de la Garde Royale sous les ordres du maréchal de camp comte Amédée des Cars, 33 ans à peine et aide de camp du duc ; issue d’une famille noble remontant au XIIIème siècle, c’était un novice dans une bataille rangée. Le lieutenant-général Obert, un autre vétéran des guerres de la Révolution et de l’Empire avec plus de 35 ans de service et 12 campagnes, menait la réserve en troisième ligne avec les compagnies de fusillers des 34ème et 36ème de ligne et le reste de l’artillerie. Plus en arrière, le lieutenant-général du génie Tirlet attendait avec un pont de bateaux pour immédiatement établir un passage pour toute l’armée une fois le Trocadéro emporté ; le duc était avec lui, anxieux de pouvoir rejoindre ses troupes lorsque le passage serait fait.

On fit mouvoir les colonnes dans le plus grand silence et les Français s’engouffrèrent alors dans la tranchée faisant face au Trocadéro sans que l’ennemi ne puisse percevoir ce mouvement au cœur de la nuit. Il était près de 22 heures. Amassés dans la tranchée, les Français attendaient, à présent, l’arrivée de la marée basse. Le génie avait tout prévu et arrangé des escarpements au bout de la tranchée pour permettre une sortie rapide. On patientait dans l’anxiété croissante. Ordre avait été donné de charger le plus vite possible sans tirer un seul coup de feu : il faudrait surprendre les Espagnols par une violente charge à la baïonnette. De toute manière, l’humidité et l’eau présente partout à la ceinture empêcheraient de conserver la poudre sèche. Il était minuit et demi et l’attaque était prévue pour deux heures et demi : deux heures à attendre ainsi. Le temps passait devenant angoissant à travers la nuit seulement éclairée par la Lune. Une heure du matin, une heure et demie, deux heures sonnent, la troupe trépigne, tourne en rond : les généraux Goujeon et Obert, succombant à l’enthousiasme général, donnent alors l’ordre d’attaquer un quart d’heure avant l’heure prévue. Le capitaine Petit-Jean et ses camarades nageurs du 28 août ouvrent la voie. Les Français sont alors en avance sur la marée : le canal sera plus profond à traverser mais offre un avantage certain sur les Espagnols qui n’ont pas encore rejoint leur poste puisqu’à marée haute, ils prenaient leurs quartiers.

Les 1700 Espagnols du colonel Garcés attendaient fermement les Français ; alors que la marée devenait basse, ils revinrent se placer à leurs postes comme ils le faisaient jour et nuit inlassablement. C’est alors qu’ils furent surpris par une immense clameur en provenance de la ligne de front : un formidable Vive le Roi ! repris par des milliers de voix en même temps que d’innombrables cliquetis de baïonnettes se faisaient entendre. Les Français sont là ! On crie à l’alarme, on court aux batteries mais il est vite trop tard. En effet, les troupes d’élite de la Garde Royale ont rapidement parcouru les 60 mètres qui séparaient la tranchée des premiers retranchements et se jettent à la baïonnette sur les batteries espagnoles. Derrière, les fantassins de la ligne ne se comportent pas moins bien et emportent tout sur leur passage. Juste en deça, on envoie un détachement à droite et un autre à gauche pour qu’ils réduisent au silence les batteries espagnoles de flanc du fort : en quelques minutes, la face orientale du fort est anéantie. Les fantassins français passent à travers les ouvertures faites pour les canons et massacrent littéralement les artilleurs espagnols sur leurs pièces. L’allant et la soif de victoire des Français sont irrésistibles. Parmi les troupes françaises signalons la présence courageuse du jeune Prince de 25 ans Charles-Albert de Savoie-Carignan, futur roi de Piémont-Sardaigne (1831-1849) mais alors volontaire auprès du duc d’Angoulême. Présent dans tous les combats, il fut l’un des premiers à escalader le parapet au sein des grenadiers du 6ème régiment de la Garde Royale et l’on raconte que lorsque l’un d’entre eux voulut protéger le Prince en lui criant, « Monseigneur, vous prenez ma place ! », celui-ci lui aurait répondu, « Camarade, je suis volontaire royal ! » et il continua sa marche en avant. Il faut noter que tous les chefs montrèrent l’exemple avec grand brio.

Tout cela avait duré moins de vingt minutes.

Pendant ce temps, le comte d’Escars poursuit le mouvement avec les compagnies de la Garde et prend position au moulin de Guerra sur l’aile droite : il y surprend les troupes de la réserve espagnole qui doivent refluer avec désordre vers la partie occidentale de la presqu’île. Le comte des Cars peut alors réorganiser ses hommes qui ont réussi l’exploit de chasser les Espagnols sans quasiment perdre un seul homme : brillant début pour ce jeune général de 33 ans. La nuit toujours sombre et les chemins dangereux de l’ile du Trocadéro avait décidé des Cars à stopper la marche de ses hommes qui n’attendaient pourtant que l’ordre d’aller de l’avant.

C’est alors qu’un soldat du génie put envoyer une fusée pour prévenir du succès de l’opération : Tirlet ordonna alors de mettre en place le pont de bateaux le plus vite possible. Cela fut très promptement réalisé. Le duc d’Angoulême qui suivait l’action au plus près pour soutenir les troupes de sa présence traversa le pont en premier et se porta alors au cœur de la fortification pour juger du succès total de son opération. Arrivé sur les lieux des combats, il put constater l’enthousiasme qu’il suscitait chez le soldat mais aussi la violence de l’affrontement. Ainsi, on raconte qu’un officier de la Garde blessé et couvert de sang, voyant arriver le duc se porta vers lui et malgré ses blessures, put lui crier Vive le Roi ! avant de s’effondrer. Le duc voulut le secourir et descendit de cheval mais déjà le brave expirait avec des ultimes paroles où l’on pouvait comprendre la joie d’avoir contribué à la victoire. Rencontrant ensuite le général Goujeon, le duc s’empresse de lui montrer tout sa gratitude en le nommant sur-le-champ commandeur de la Légion d’honneur. Partout, le duc put se satisfaire de la conduite de ses troupes qui en le voyant lui lancèrent de nombreuses fois : « Notre Prince est-il content ? »

Le Trocadéro était bien français désormais. Néanmoins, les Espagnols se montraient toujours menaçants puisqu’ils s’étaient repliés au château de San Luis à l’extrémité occidentale de la presqu’île du Trocadéro couverts par le feu du fort de Puntalès sur la presqu’ile de Cadix même et de quelques chaloupes canonnières. Il fallait, pour assurer le succès du jour les déloger définitivement de cette position. On devait faire vite car la jour et la marée arrivant, les Espagnols pourraient amener leurs nombreuses chaloupes canonnières à même de bombarder le flanc des Français en position au Trocadéro. Déjà, un combat naval s’était engagé entre une dizaine de canonnières et bombardes françaises et une quinzaines de chaloupes canonnières espagnoles ; les Français en sortirent vainqueurs mais il fallait faire vite. Le duc d’Angoulême chargea le colonel Veron de Farincourt de prendre les 34ème de ligne et 36ème de ligne et de s’assurer de cette mission ; ils seraient soutenus par un bataillon de la Garde Royale. On amena tous les canons possibles et surtout on retourna les plus lourdes pièces espagnoles du Trocadéro pour les utiliser contre leurs anciens possesseurs. Le génie trouva les points faibles sur les flancs et on lança l’attaque pour ne laisser aucun répit aux Espagnols. Mais ceux-ci s’étaient désormais bien retranchés et surtout, combattaient avec l’énergie du désespoir ; le colonel Garcés animait de sa flamme ces 600 hommes restants. De plus, le jour pointait ce qui rendait tout effet de surprise impossible. Les Français se jetèrent sur les positions et le choc fut encore plus rude que sur la première ligne, les pertes s’accumulèrent, le 36ème de ligne fut un instant repoussé mais finalement les Espagnols durent décrocher précipitamment s’enfuyant en désordre vers Cadix soit par voie maritime soit en essayant d’emprunter de dangereux canaux. Le colonel Garcés n’étaient pas de ce nombre puisque, lors du combat, un grenadier français de 19 ans du 34ème de ligne du nom de Edouard Cerfberr l’avait empoigné par le col pour le faire prisonnier.

Les pertes espagnoles étaient très lourdes puisque l’on comptait plus de 150 tués, près de 300 blessés et 1000 prisonniers soit 1450 hommes perdus sur les 1700 initiaux. La perte la plus sensible pour la défense de Cadix se trouvait peut être dans les près de 60 bouches à feu et la grand quantité de matériel que l’on abandonnait aux Français. Ceux-ci perdaient seulement 35 tués et 110 blessés ce qui finalement assez faible en regard de la violence de l’affrontement.

Maitre de la position-clé du Trocadéro, les Français purent organiser le véritable siège de la ville de Cadix qui fut rapidement asphyxiée. Dans la ville même, on cria à la trahison et au désespoir lorsque l’on apprit la perte du Trocadéro. Ailleurs, toute l’Espagne se soumettait peu à peu au retour du pouvoir royaliste alors même que le roi restait pourtant toujours prisonnier des Cortès. Mais la chute de Cadix n’était désormais plus qu’une question de temps. La Galice était quasiment pacifiée fin août avec la chute de la Corogne le 21 août. Le 15 septembre, le général Molitor écrasait les dernières troupes constitutionnelles en Andalousie et capturait Rafael de Riego qui sera emmené à Madrid pour y être tragiquement pendu le 07 novembre. Pendant ce temps, les troupes autour de Cadix réduisaient peu à peu le périmètre espagnol en s’emparant des forts de l’ile de Leon le 20 septembre. Le 23, un fort bombardement commence sur Cadix et il n’en faut pas plus pour que les Cortès n’abandonnent définitivement la partie. Le 28 septembre, le roi Ferdinand VII retrouve ses pouvoirs et les Français peuvent défiler dans Cadix dès le 03 octobre. Les libéraux avaient fait promettre au roi de garantir la Constitution en échange de sa liberté : il n’en sera rien puisque sitôt libre, celui-ci l’abroge de nouveau et commence une phase de répression intense et d’autoritarisme politique violent. Cela mènera à une nouvelle guerre civile en Espagne à partir de 1833 à la mort de Ferdinand. En attendant, les Français pouvaient savourer leur victoire mais il restait néanmoins des poches à réduire puisque Barcelone ne se rendait que le 02 novembre et qu’Alicante ne tombait que le 05 novembre. Ce même 05 novembre, le duc d’Angoulême, prenait, pourtant, déjà, la route de la France où il rentrait le 23 novembre. Plus de 45 000 Français sur les 95 000 engagés restaient en Espagne à la fin de l’année 1823 et seront évacués progressivement jusqu’à 1828.

L’épilogue de tout ce qui précède se poursuit en 1826. Le roi Charles X, successeur de Louis XVIII, voulut faire une reconstitution de la bataille qui avait vu son fils, le duc d’Angoulême, s’illustrer de si belle manière. On met alors en place alors une construction en carton-pâte sur la colline de Chaillot en face du Champs de Mars sur la rive gauche de la Seine. Les soldats doivent s’en emparer en partant du Champs de Mars et en traversant la Seine qui joue le rôle du bras de mer : l’idée de l’esplanade du Trocadéro était née. Mais c’est à partir de 1877 et de l’Exposition universelle que le lieu prend de l’ampleur avec la construction d’un grand bâtiment, le palais du Trocadéro en hommage, qui deviendra un musée des civilisations fameux aujourd’hui Musée de l’Homme et Musée de la Marine. La consécration du Trocadéro aura lieu finalement en 1887 avec l’arrivée de l’autre coté de la Seine du plus visité des bâtiments de Paris, la Tour Eiffel : la vue imprenable sur la Tour depuis le parvis du Trocadéro le rend ainsi presque aussi célèbre.

Ainsi donc, le Trocadéro a pris une place particulière dans l’imaginaire français et cela même à l’étranger et par le monde : il était nécessaire de se rappeler de l’origine de ce Trocadéro parisien en relatant l’action d’éclat du capitaine Petit-Jean et de ses quelques milliers de camarades sur un rocher décharné face à l’Atlantique, il y a de cela bien longtemps.

Raphaël Romeo
 

  1. Rappelons que depuis 1713, le roi d’Espagne était un Bourbon puisque Louis XIV avait profité, au prix d’une très violente guerre, d’un problème de succession pour placer son petit-fils, le futur Felipe V, sur le trône de Madrid.

Bibliographie :

  • Capefigue M.B., Récit des opérations de l’armée française en Espagne, Paris, 1823.
  • Delaborde AL., Itinéraire descriptif de l’Espagne, tome 1, Paris, 1834.
  • Hugo Abel, Histoire de la Guerre d’Espagne dédiée au roi, tome 2, Paris, 1825.
  • Laroche Emmanuel, L’expédition d’Espagne de 1823 : la guerre selon la Charte, Paris, 2013.
  • Lebourleux André, La croisade des cent mille fils de Saint Louis : l’expédition française en Espagne de 1823, Paris, 2006.
  • Pancoucke éd., Victoires et conquêtes…des Français, tome 28, Paris, 1825.

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