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Jean Moulin parachuté en France !

Nous sommes le premier jour de l’année 1942. Ce long mois de décembre qui s’achevait avait été riche en rebondissements inattendus et qui devaient changer le cours d’une guerre dont l’ampleur ne cessait de croitre. Début décembre, les Russes parvenaient à stopper les Allemands devant Moscou mettant fin à la terrible rapidité de l’opération Barbarossa. Sur le théâtre d’opérations nord-africain, les troupes du Commonwealth arrivaient enfin à briser l’encerclement de Tobrouk repoussant l’ Afrikakorps de Rommel. Surtout, une nouvelle allait bouleverser l’équilibre des forces puisque, le 7 décembre 1941, avait lieu la tristement célèbre attaque japonaise sur Pearl Harbor provoquant, de fait, l’entrée en guerre des Etats-Unis contre les forces dites de l’Axe. Un nouvel équilibre se formait donc et l’on pouvait augurer quelques espoirs du coté des Alliés pour l’année 1942. Un pays semblait pourtant s’enfoncer dans le statu quo , il s’agissait de la France. Divisée en deux depuis l’Armistice de juin 1940, le plus grand pays européen souffrait d’une occupation allemande pour moitié et d’un régime fantoche aux ordres de Berlin pour seconde moitié. La présence allemande ou, du moins, l’autoritarisme nazi semblait se ressentir dans toutes les régions du pays, qu’elles fassent partie de la zone nord ou de la zone sud. Pourtant, dès les premiers temps, quelques hommes s’étaient redressés contre l’envahisseur allemand pour entrer dans ce que l’on appellera communément la Résistance. Ces hommes, parfois très jeunes, souvent idéalistes et enthousiastes pour la cause qu’ils défendaient, ne pouvaient avoir d’influence sur le cours des événements ; en trop faible nombre, ils dissipaient leur fougue par un cruel manque de coordination et un manque de liant dans leurs actions. Communistes, anciens soldats, artisans, ex-radicaux, fonctionnaires...qu’avaient-ils en commun tous ces hommes dont la seule unité résidait dans la croyance que la France pourrait, un jour, de nouveau sortir de l’ombre ? Un homme avait saisi le problème : depuis son exil londonien, le général de Gaulle préparait ardemment ce qui permettrait un jour à la France de diner à la table des vainqueurs. Parmi ces mesures, une semblait majeure : arriver à coordonner et à unifier les divers réseaux de résistance pour créer, à terme, un front uni démontrant que les forces vives internes de la France n’étaient pas mortes. Pour cela, une mission capitale avait été confié aux trois hommes qui, dans le froid glacial de ce 1er janvier sont en train de diriger leur parachute sur ce sol qu’ils n’auraient plus cru pouvoir fouler, celui de la France. Il y a là, Raymond, l’ancien instituteur, et puis Hervé, ce jeune homme qui n’aura pas même pu passer son bac à cause de la guerre et enfin, celui dont le nom était trop important pour être révélé, celui dont l’Histoire, se plut à le retenir, en cette nuit du 1er janvier 1942 au 02 janvier 1942, sous son nom de code, Rex.

 

Nous avons hésité sur la forme à donner à ce récit mais étant donné que l’un de ses participants en a laissé une brillante relation, nous avons décidé de la livrer telle quelle en livrant néanmoins quelques informations utiles à la compréhension générale. Le narrateur de cette histoire sera donc Joseph-Hervé Monjaret. Là n’est pas son vrai nom puisqu’il naquit sous le patronyme de Jacques-André le Goff, le 24 août 1920, à Saint-Igeaux dans le département des Cotes-d’Armor. Alors qu’il quitte à peine l’adolescence, la guerre, terrible, se présente à lui mais laissons-le raconter :

 

« Juin 1940, j’avais 19 ans et je m’apprêtais à passer le bac de philo. J’entends le discours de Pétain le 17 juin vers midi annonçant la demande d’armistice et précisant qu’il fallait cesser les combats. Aussitôt, ma résolution est prise : je me refuse à admettre l’armistice et décide de gagner l’Angleterre pour m’engager dans l’armée canadienne (à cause de la langue, je parlais à peine l’anglais).1
Ma famille habitait Plouha. De là, je gagne Paimpol où un oncle chirurgien, m’encourage dans mon projet et (en compagnie de mon frère) nous trouve un bateau en partance : c’était un langoustier de Loguivy de la Mer, le « Reine Astrid ». Nous partons le 18 juin vers 20 heures. Bonne traversée (bien que mal de mer durant tout le parcours) qui nous amène le 19 vers midi à Falmouth. Gardés quelques jours dans un camp improvisé pour vérification, nous gagnons Londres. Apprenant qu’un général français constituait une force armée, je m’engage dans les chars et suis conduit (avec d’autres) à Camberley, camp d’entraînement dans la zone militaire d’Aldershot. L’encadrement est composé d’officiers et sous-officiers rescapés de la Campagne de Norvège. Entraînement classique, apprentissage de la vie militaire avec d’autres volontaires. Très bonne ambiance, enthousiaste. À l’automne, le camp se vide, départ pour l’Afrique (affaire de Dakar)2, je suis déclaré inapte aux T.O.E. (Territoires d’Opérations Extérieures) et affecté (au service militaire) comme secrétaire au bureau de l’artillerie (une artillerie squelettique) : commandant de Conchard. Sous-officier de batterie, maréchal des logis Raymond Aron (eh oui !). Je m’ennuie et ronge mon frein, n’étant pas venu pour « gratter du papier ». En février ou mars 1941. Une opportunité se présente : on demande des volontaires pour les parachutistes. Je m’inscris et suis accepté. Stage de sauts à Ringway, près Manchester. Sept sauts dont un de nuit. Me voilà breveté parachutiste (anglais et français). Le détachement de volontaires français est alors acheminé à Beaulieu, dans une grande propriété au bord de la Manche, en face de l’île de Wight (avril et mai 1941). Entraînement commando assez rude, marches de nuits, exercices de toutes sortes, tir, close-combat, etc. Courant mai 1941, un officier du BCRA (Bureau Central de Renseignement et d’Action) vient à la station (36, je crois, elle portait le nom de « Inchmerry » du nom de la propriété « Inchmerry House ») et demande des volontaires pour des missions en France. Je me porte volontaire. En juin 1941, je pars avec deux ou trois camarades pour des stages dans des S.T.S. anglaises (Spécial Training Schools), stages de sabotage, de renseignement, de radio, entraînement pour parachutages d’hommes et de matériel et atterrissage de Lysander3 en pays occupé. Bref, toute la gamme ! (À préciser que le stage radio comportait surtout de la manipulation pour arriver à la cadence marine, et assez peu de théorie et de pratique dépannage dont on ne nous donnait que des connaissances élémentaires.) En septembre 1941, mon entraînement est terminé et je suis prêt à partir en mission. Fin octobre, le B.C.R.A. me convoque. Novembre 1941, mes stages étant terminés dans différentes STS anglaises, le BCRA me désigne pour effectuer en France une mission radio. Mis en contact avec Fassin, « Sif », je reçois le pseudo de « Sif W » et nous gagnons ensemble la station de départ située près de Newmarket.

 

Le futur second membre de l’équipe de parachutage, Raymond Fassin, vient d’entrer en scène. Né le 06 décembre 1914 à Gennevilliers, il est alors âgé de 25 ans, lorsque la guerre le surprend jeune instituteur à Malakoff dans la banlieue ouvrière de Paris. Animé d’un fort sentiment patriotique, du en partie à son père blessé durant la Grande Guerre, il fut affecté comme observateur aérien puis breveté pouvant voler, à la base de l’armée de l’air de Tours mais sitôt l’armistice déclaré par Pétain, il déserta dans l’idée de rejoindre l’Angleterre. Passant par Saint-Jean-de-Luz, il put, dès le 21 juin 1940, s’embarquer à bord du Jean Sobieski , navire de la flotte polonaise4 pour, moins de deux jours plus tard, le 23 juin, signer son contrat d’engagement dans les F.A.F.L., les forces aériennes françaises libres. Au sein de la base aérienne que la RAF prête aux pilotes franco-belges, Fassin, va perfectionner un entrainement tout-terrain qui le rend très intéressant auprès de ses supérieurs. Le 20 septembre, on décide, ainsi, de le détacher à l’état-major du général de Gaulle, section du renseignement. C’est Jean Moulin lui-même qui le choisira comme compagnon pour son retour en France.

 

« Hervé Monjaret » continue son récit pour introduire le personnage principal de notre article : « C'est là que nous rejoint le lendemain celui dont nous ignorions presque tout et dont j'allais avoir à assurer aussi les liaisons radio avec Londres. Je me souviens de ce premier contact avec un homme dont j'ignorais jusqu'au nom car pour nous il était Rex. De taille moyenne, d'une élégance discrète dans son costume de flanelle grise, il avait une allure d'adolescent rieur et je ne pouvais me douter que j'avais en face de moi ce jeune préfet qui avait déjà derrière lui une si brillante carrière. Nous ignorions aussi, bien sûr, la qualité de sa mission et son éminente fonction de représentant personnel du Général de Gaulle. Je me doutais cependant que sa mission était importante, car souvent il se rendait à Londres et nous savions qu'il y rencontrait le Général de Gaulle. Mais, surtout, il se dégageait de sa personne un ascendant extraordinaire. Par la suite, en mission, cette impression s'est trouvée confirmée : il était un de ces hommes qui s'imposent sans avoir à hausser le ton, et qui se font obéir sans jamais paraître donner un ordre.

 

Ou en était donc ‘’Rex’’, on aura compris Jean Moulin, en ce début d’hiver 1941-1942 ? Un grand chemin avait été parcouru par le dynamique et incorruptible préfet de Tours en moins de 18 mois. Retournons au début de l’hiver 1940. Revenant d’une tentative de suicide5, le préfet Jean Moulin apprit qu’il était destitué par le régime de Vichy début novembre. Cela semblait évident vu son activisme antérieur. On le qualifiait de préfet de « gauche ». Pour lui, il fallait, à présent, se retirer de la scène politique et c’est ce qu’il fit en allant prendre quelques repos dans sa maison de famille située à Saint-Andiol dans les Bouches-du-Rhône, à une vingtaine de kilomètres au sud de Avignon le 15 novembre 1940. Là, il se fit inscrire sur les listes communales comme agriculteur mais bien vite, l’idée lui vient de rentrer en communication avec ceux qui, comme lui, n’acceptent pas et le régime de Vichy et la défaite face à l’Allemagne. Le petit village de Saint-Andiol lui offre une retraite idéale pour cela : Avignon est à 20 kilomètres, Marseille surtout, à moins de deux heures de train. Marseille justement, la grande cité du sud où s’active un futur grand nom de la Résistance à savoir Henri Frenay. C’est fin avril-début mai voire au maximum début juillet 1941 qu’à lieu la première rencontre entre les deux hommes par l’intermédiaire du docteur Reco. Frenay, qui vient de fonder l’organisation résistante Combat en mars à partir d’organisations existant depuis août 1940, fait figure de chef de file de la Résistance en zone libre. C’est probablement au Modern Hotel de Marseille que « Joseph Mercier » (Jean Moulin) rencontra « Morin » (Henri Frenay) et bien vite les deux hommes surent tout le parti qu’ils pourraient tirer de leurs apports mutuels. Frenay l’introduit dans tous les cercles clandestins et lui dévoile son réseau et de son coté, Jean Moulin se charge de rapporter au général de Gaulle l’état de la Résistance en France. Préparant minutieusement son départ à la fin de l’été 1941 et fidèlement aidé par sa sœur qui habite avec lui à Saint-Andiol, Jean Moulin va quitter la France le 9 septembre 1941 pour gagner Londres. Le périple sera digne d’une odyssée : il faut prendre le bateau à Marseille, contourner la péninsule ibérique puis atteindre le Portugal et le port de Lisbonne pour trouver un navire pouvant l’amener jusqu’en Angleterre. Là, rien n’est encore joué puisqu’il va rester plus d’un mois dans la capitale portugaise. En effet, il doit composer avec des membres du Special Operations Executive 6 qui essayent de l’intégrer à leur réseau ce qu’il ne souhaite pas. Il profite de ce temps pour rédiger un rapport très brillant sur la situation des groupes de résistance en France qui sera envoyé à Londres via l’ambassade. Il finit par rejoindre la capitale du Royaume-Uni le 21 octobre à bord d’un hydravion qui l’avait fait atterrir à Bournemouth. C’est là que, le 25 octobre 1941, il va rencontrer le général de Gaulle ; une mutuelle admiration va naitre entre ces deux hommes qui pèsent là leur valeur mutuelle. « C’est un grand homme » aurait dit Jean Moulin en sortant de cette entrevue. Deux missions de la plus haute importance vont être confiées à Jean Moulin. Ce sera d’abord l’ordre de mission du 04 novembre qui prescrit notamment à Jean Moulin de mettre en place « une armée secrète » qui serait subordonnée aux Forces Françaises Libres. Puis le 24 décembre, un ordre de mission plus célèbre pour la postérité à savoir celui donnant à Jean Moulin les pleins pouvoirs pour unifier tous les mouvements de résistance de la zone libre à savoir Combat de Henri Frenay à Marseille, Franc-Tireur de Jean-Pierre Lévy à Lyon et le très étendu réseau Libération-Sud. D’importants moyens financiers sont mis à disposition de Jean Moulin pour qu’il puisse réaliser ce qui semble une difficile opération notamment en raison des divergences d’opinions au sein de ces groupes résistants.

 

« Notre vie à la station de départ s'écoulait dans un agréable farniente, le point fort de la journée étant le résultat de la météo. Et, chaque jour c'était la déception ! Nous occupions nos matinées à faire du cheval dans le parc immense, mais le plus souvent Rex y renonçait, n'ayant pour ce sport aucune affinité ; Fassin, heureusement, avait une meilleure assiette. L'après-midi, c'étaient de longues promenades dans le domaine et les longues soirées nous ramenaient à la lecture ou à des jeux de société et notamment à ce billard appelé « shooter », où excellaient nos amis anglais. Les conditions météo furent très mauvaises en novembre et l'opération fut reportée à la lune suivante. Notre attente recommença, monotone et confortable. Mais décembre avançait, le mauvais temps continuait et nous commencions à désespérer.

 

Signalons ici que cette opération fut reportée plus de sept fois. Pourquoi ? D’aucuns accusèrent les Britanniques de faire preuve de mauvaise volonté envers les hommes de De Gaulle dont ils se méfiaient spécialement Churchill qui privilégiait à tout prix un partnership avec les Américains. Un évènement va expliquer cette froideur des Britanniques à l’égard de Gaulle : c’est l’opération menée par l’amiral Muselier et commanditée par de Gaulle pour rallier les iles de Saint-Pierre et Miquelon à la France Libre le 24 décembre. Cette opération faite sans l’accord des Américains, voisins tout proches, envenima quelque peu les rapports et il fallut tout le tact de de Gaulle et la diplomatie de Churchill pour revenir sur de bonnes bases.7 Mais l’opération Rex était une fois de plus reportée.

« C'était compter sans la résolution de Rex et son influence. » Le 31 décembre au matin8, il partit à nouveau pour Londres et revint à l'heure du déjeuner. Il nous prit à part, Fassin et moi, pour nous annoncer, avec un large sourire, que « c'était » pour la nuit suivante, quel que soit le temps. Pour lui en effet les risques devenaient trop grands s'il se voyait contraint de prolonger encore son séjour loin de France, mais ceci je ne l'ai su que plus tard, comme j'ai su aussi que c'était sur intervention personnelle d'Anthony Eden9 que la RAF risquait l'opération.

 

Bien décidé à retourner en France, Jean Moulin, avait, en effet, décidé de bousculer les hiérarchies en allant directement voir de Gaulle pour exiger qu’un avion parte coute que coute. Le 1er janvier à 13 heures, il avait déjà obtenu gain de cause.

« Je ne dirai rien de la « veillée d'armes », de ces heures de joie et de fièvre que beaucoup de ceux qui me lisent ont connues. »

Jean Moulin s’est préparé méticuleusement pour ce retour en France qu’il savait capital. Tous les documents qu’il transporte sont solidement cachés dans sa combinaison et il inséré une microphotographie de son ordre de mission dans une anodine boite d’allumettes.

Le départ s’effectue à 18 heures 30 mais il faut d’abord passer par le Pays de Galles pour faire le plein d’essence et ensuite cap sur la France à partir de 20 heures.

« La nuit est déjà noire et le brouillard commence à tomber lorsque, harnachés pour le saut, nous montons dans le gros Whitley noir10 qui doit nous larguer en France. Il fait tourner ses hélices, et après le bruit assourdissant du « point mort », nous voyons défiler de plus en plus vite les lampes de la piste, puis l'appareil décolle, prend de l'altitude, et pique vers le sud. Nous nous regardons en silence et un sourire un peu forcé nous détend le visage. Très vite, nous arrivons sur la Manche que nous survolons à faible altitude. La nuit est maintenant très claire et nous admirons le scintillement des vagues sous la lune et les bateaux qui laissent derrière eux une longue traînée d'écume : comme il est dangereux d'être marin en temps de guerre ! C'est alors seulement que Rex nous apprend notre destination : « Nous allons en Provence, près de Salon. J'ai prévu que nous soyons largués à proximité d'une petite bergerie que j'ai là-bas. Nous y passerons le reste de la nuit ; ensuite, nous aviserons. Si par hasard nous nous dispersions et que vous rencontriez des gens qui s'étonnent de vous voir vous promener en pleine nuit, vous pourrez leur dire que vous êtes des officiers de la base de Salon de Provence ; ils penseront que vous avez fait le mur, ça les rassurera ».

En effet, il était prévu que nos trois parachutistes sautent à proximité de la petite bergerie, du maset, appartenant à Jean Moulin au lieu-dit de la Lèque.

« Rex nous donne alors ses dernières instructions : une fois au sol, repérer le poste, nous retrouver près de lui et l'enterrer. Pour nous reconnaître dans la nuit, nous sifflerons les premières notes d'un air connu : « Y'a un nid dans l'poirier, j'entends la pie qui chante… »11 Cela réglé, il ne nous reste plus qu'à attendre.
La joie d'apercevoir la ligne sombre qui annonce la côte française est vite atténuée par l'illumination inamicale des projecteurs allemands et l'aboiement des canons de la Flak12 dont les obus éclatent autour de nous. La ligne dangereuse est heureusement vite dépassée, mais l'alerte a été chaude et si Fassin, lieutenant aviateur, est demeuré impassible, le visage de Rex et le mien ne reflétaient certes pas la sérénité. Un sandwich et une tasse de thé nous remettent d'aplomb et nous nous enfonçons dans nos matelas chauffants pour tenter de trouver le sommeil. Il était plus d'une heure du matin quand notre « dispatcher » nous tira de notre somnolence car nous approchions de la « dropping zone ». La trappe est ouverte et bientôt s'allume la petite lumière rouge de « l'action station ». Les minutes s'écoulent, interminables, et l'ordre de sauter ne vient pas. Le pilote nous fait savoir que le navigateur n'arrive pas à trouver la zone de largage car bien entendu, il s'agissait d'un largage « blind ». Le dispatcher demande à Rex de retirer ses pieds de la trappe et d'attendre dans une position moins inconfortable. Le Whitley vole maintenant très bas et par la trappe nous regardons défiler les routes, les villages et les rivières sous un magnifique clair de lune. Dans l'avion, il fait un froid de loup. Rex s'est enveloppé la tête dans son épaisse écharpe de laine nouée sur le sommet du crâne. Ainsi affublé, il rappelait les caricatures de ces patients qui attendaient que le dentiste soulage leur fluxion. Je ne manquai pas de lui en faire la remarque irrévérencieuse. Il me répliqua en riant que, s'il n'avait jamais apprécié le cabinet d'un dentiste, il goûtait encore moins l'attente dans la carlingue glaciale d'un Whitley. Voici que s'allume à nouveau la lumière rouge et Rex se remet en position de saut. Nous retenons notre souffle, l'œil fixé sur le point rouge. Debout, Fassin et moi attendons le signal vert. La lumière rouge clignote et s'éteint pour faire place au feu vert : c'est le moment ! Le dispatcher, le pouce levé, nous crie « GO » : un bruit sourd, Rex disparaît, puis Sif et je saute à mon tour. Mon parachute s'ouvre presque aussitôt ; la terre approche vite, une traction sur mes suspentes et je me reçois sur un sol assez mou, près d'une haie de cyprès derrière laquelle mon parachute s'affaisse, abrité du mistral. Je défais mon harnachement, mes oreilles encore bourdonnantes du fracas des moteurs. Mon parachute replié, je me mets en quête de mes compagnons. »

En réalité, le pilote britannique, trompé par le terrain qu’il ne connaissait pas, fit sauter les trois hommes à une quinzaine de kilomètres de l’endroit prévu. C’est à proximité des marais humides et froids de Fontvieille et des collines d’Eygalières que se retrouvèrent les membres de la mission Rex.

« Au bout d'une heure, j'aperçois une silhouette, je siffle l'air convenu, pas de réponse, je siffle à nouveau, en vain. Tant pis, j'arme mon colt et m'approche : c'était Rex, grelottant et courbé par le froid, il m'explique qu'il est tombé dans un endroit humide où sont restés les sandwiches qui devaient constituer notre premier viatique et qu'il avait pris en charge. Nous nous mettons à la recherche de Sif que nous trouvons en train de creuser un trou pour y enterrer le poste de radio non loin duquel il a atterri. Il est tard et le jour se lève, nous n'avons que le temps de creuser un deuxième trou, un de nos équipements y disparaît, nous enroulons les deux autres et les cachons dans un caniveau au milieu des broussailles. Ces deux parachutes devaient être retrouvés et, plusieurs mois après, grâce à un membre du mouvement Combat, je devais avoir connaissance du rapport de gendarmerie qui en faisait état. Ce rapport débutait ainsi : « Il a été trouvé, au lieu-dit…, deux équipements complets de parachutistes ; ces équipements sont de provenance anglaise. On n'a pas trouvé trace des hommes… » Les hommes, en effet, étaient partis à la rencontre de leur destin. »

 

Dès le lendemain, vers 10 heures du matin, ‘’Rex’’ devenu ‘’Max ‘’ rejoint la maison de Saint-Andiol et non sans étonnement, sa cousine le voit arriver plein de boue et éreinté. « Mais ma parole tu es tombé du ciel ! » se serait-elle exclamée. Ce à quoi il aurait répondu avec son calme habituel : « Tu peux le dire ! »

 

Les jours suivants allaient voir Jean Moulin déployait une grande activité aussi bien pour effectuer ses différentes missions que pour cacher sa véritable activité. C’est ainsi que l’on voit beaucoup voyager : Marseille, Grenoble, Lyon...On le voit même à Megève, fin janvier, aux sports d’hiver en compagnie de la douce Colette Pons13 qui deviendra une fidèle amie et collaboratrice. Mais en même temps, il rencontrait tous les chefs de la Résistance, Henri Frenay à Marseille, Lévy et Raymond Aubrac à Lyon. L’unification des mouvements de résistance souhaité par de Gaulle pouvait prendre forme.

On peut laisser le mot de la fin à ‘’Hervé’’ Monjaret :

« Jean Moulin, après avoir réussi les missions essentielles que le Général de Gaulle lui avait confiées, allait mourir dans les circonstances atroces que l'on sait. Raymond Fassin devait, à l'issue de sa deuxième mission, être arrêté lui aussi et trouver la mort au camp de concentration de Neuengamme. Quant à moi, la Gestapo allait m'arrêter à la fin de ma troisième mission, quelques jours avant mon retour à Londres, et, après les dures étapes de Montluc, Fresnes et Sarrebrück, me déporter au camp de Mauthausen. Et si, seul des trois, je survis, n'est-ce pas pour porter témoignage au nom de mes compagnons de combat ? »

 
 
Raphaël Romeo
 

  1. Signalons que les troupes canadiennes avaient déjà débarqué en France en juin 1940 sous la forme d’éléments de la 1ère division d’infanterie.
  2. Référence ici à l’opération Menace des 23-25 septembre 1940 où les Franco-Britanniques essuyèrent un cuisant échec face aux Français du régime de Vichy lors d’une tentative avortée pour s’emparer de la ville de Dakar au Sénégal.
  3. Avion furtif britannique principalement utilisé pour exfiltrer des agents secrets ou pour débarquer des agents de la Résistance dans les pays occupés par les forces de l’Axe. Plus d’une centaine de missions réussies seront crédités pour ce modèle très performants.
  4. Ce navire de la flotte polonaise, rescapé avec une dizaine d’autres de la campagne de septembre 1939 dans la Baltique, avait reçu ordre de venir embarquer entre Saint-Jean-de-Luz et la Rochelle, les débris de l’armée polonaise en France. Plus de 4000 hommes purent ainsi être évacués mais à leurs côtés, on comptait plusieurs centaines de civils français qui, à l’image de Monjaret, souhaitaient quitter la France.
  5. Rappelons l’épisode où Jean Moulin tenta de mettre fin à ses jours suite à la tentative vaine des Allemands de le convaincre par la persuasion et par la violence physique de signer un document qui mettait sur le dos d’une troupe de tirailleurs sénégalais des exactions graves envers des civils de Chartres commises, en réalité, par des soldats allemands.
  6. Branche des Services secrets britanniques crée en juillet 1940 par Churchill et destinée à soutenir tous les mouvements de résistance aux forces de l’Axe en Europe.
  7. C’est en tout cas la théorie notamment défendue par l’illustre résistant et historien Daniel Cordier dans son œuvre monumentale sur Jean Moulin.
  8. Selon Daniel Cordier et d’autres sources d’archives, Monjaret aurait fait une erreur de mémoire concernant la date du parachutage qui aurait bien eu lieu dans la nuit du 1er au 2 janvier 1942.
  9. Anthony Eden, secrétaire d’Etat britannique aux Affaires Etrangères. Contrairement à Churchill qui privilégiait une alliance avec les Etats-Unis, Eden se montrait plus francophile et dès son retour d’une entrevue avec Staline en Russie, à savoir le 30 décembre, il est fort probable qu’il ait fait accélérer les choses pour permettre le départ de Jean Moulin.
  10. Bombardier mis en service en 1937 par la Royal Air Force et dont la grande maniabilité pour les opérations nocturnes rendait idéal pour ce type d’opérations.
  11. Comptine pour enfants en vogue à l’époque.
  12. Pièces d’artillerie anti-aériennes de l’armée allemande.
  13. Colette Pons (1914-2007), originaire de Toulouse, venait de divorcer lorsqu’elle rencontre Jean Moulin aux sports d’hiver. Une amitié charmée nait entre les deux et Collette sera une précieuse auxiliaire de Jean Moulin lorsqu’il tiendra sa galerie d’art à Nice en 1942-1943.

Bibliographie :

  • - Récit de "Joseph Monjaret", interview de Philippe Lejuée, collection du Centre d’histoire de la résistance et de la déportation de Lyon
  • - Cordier Daniel, Jean Moulin, l’Inconnu du Panthéon, tome III, De Gaulle, capitale de la Résistance, Paris, 1993.
  • - Giolitto Pierre, Henri Frenay premier résistant de France et rival du général de Gaulle, Paris, 2005.
  • - Levisse-Touzé Christine & Veillon Dominique, Jean Moulin, artiste, préfet, résistant, Paris, 2013.
  • - Mémorial Jean Moulin de Salon-de-Provence, site en ligne
  • - Musée de la Résistance en ligne, antenne internet du Musée National de la Résistance de Paris.

Pour aller plus loin :

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