UNC section Montoise

L’Invincible Officier à la Cape Rouge,

Henri de Bournazel, à la conquête de l’irréductible poche de Taza, Maroc, 1923

« Il aimait passionnément son pays ; il désirait, par-dessus tout, le servir. Il me souvient de cette phrase qu'un soir il nous disait dans un bordj des montagnes, au nord de Taza, Bab-Moroudj, comme nous nous promenons sous un ciel tout brillant d'étoiles, d'un azur si profond, à ces heures-là, - là-bas, si lumineuses malgré les ombres de la nuit : « Je suis jeune, j'ai une santé de fer, j'aime la vie. C'est bien permis à mon âge. Et cependant je serais si heureux de mourir au combat ! Ça me vaudrait la rémission de mes péchés ; et puis, c'est beau ! — Henri, lui dis-je, il y a peut-être un peu de présomption et d'orgueil dans ce désir. — S'il y en a, me répondit-il, ce ne peut-être bien mal devant Dieu de désirer finir en donnant un bon exemple. Ça doit racheter tous les mauvais. »

 

Au printemps 1923, l’impatience d’un jeune lieutenant de 25 ans, fraichement promu dans la région de Casablanca, protectorat du Maroc français, allait pouvoir être contentée. Affecté au 22ème régiment de spahis marocains, escadron du capitaine Bastien, le lieutenant Henri de Bournazel, encore inconnu parmi ses pairs de l’Armée d’Afrique, se voyait, en effet, confier une mission d’importance en prenant place au sein du groupement de Meknès du général Thévenet, chargé par le charismatique général Poeymirau d’être le fer de lance d’une expédition en vue de réduire la redoutable « poche de Taza ». Lyautey, gouverneur général du Maroc, pour encore quelques temps, avait décidé d’en finir avec ce réduit rebelle à l’heure où le protectorat connaissait déjà un très grave danger avec l’insurrection du Rif au nord-est du pays.

 

Parti de la base de Mediouna, une quinzaine de kilomètres au sud de Casablanca, le lieutenant Bournazel et ses hommes arrivent au début du mois de mai 1923 dans les environs de Azrou, environ 120 kilomètres au sud de Fès, pour s’attaquer au massif du Tichchoukt, haut-lieu de la contestation de certaines tribus rebelles du Moyen-Atlas dont les très virulents Marmoucha et Ait Seghouchen. Le groupement comprend outre les Spahis de Bournazel, des détachements de tirailleurs marocains, de bataillons de la Légion Etrangère et des partisans marocains alliés aux Français. Le célèbre officier de la Légion Etrangère, témoin direct des combats que l’on va évoquer, le prince Aâge de Danemark, nous explique dans ses Souvenirs de la Légion Etrangère ce qui faisait la force de ses tribus de l’Atlas que les Français et leurs alliés marocains devraient affronter : « Eh bien, les Chleuhs1 sont d’une bravoure devant laquelle il est juste de courber la tête. D’où vient leur courage invincible, leur mépris de la mort ? Uniquement de la flamme religieuse dont ils sont animés. Le prophète est devenu dans leur cœur beaucoup plus et beaucoup mieux qu’un symbole : une présence. Leur foi leur tient lieu de bouclier. En se servant d’elle, leurs chefs peuvent les entrainer jusqu’au bout du monde. »

 

À la mi-mai, les troupes progressent en direction du Moyen-Atlas et les accrochages avec les Berbères rebelles du grand massif marocain se font de plus en plus fréquents et dangereux. En effet, s’il n’y a pas d’affrontements d’envergure, le danger pour les Français, rôde la nuit car les rebelles se font forts de tenter des assassinats ciblés alors que la nuit est tombée : Henri de Bournazel ne va pas faire exception. Un soir de mai alors que la fraicheur de la nuit s’est emparée du camp de fortune des spahis de Bournazel, tout le monde où presque va rejoindre un sommeil bien mérité. Il reste les sentinelles dont l’inflexible Ahmed chargé de surveiller la tente du lieutenant Bournazel. Ce dernier s’endort assez rapidement mais alors que la nuit s’ourdit de sombres desseins, il se réveille comme pris d’un sinistre pressentiment. Tendant l’oreille, il perçoit un léger claquement...d’autres auraient laissé tomber mais pas lui ; c’est le claquement d’une des cordes de soutien de la tente qui vient de retentir. Cette fois-ci, plus de doutes, il faut s’assurer de ce qui se passe et Bournazel s’emparant de son arme de service, s’approche, à peine habillé, du pan de sa tente qui en fait l’ouverture, il la relève prudemment et regarde devant lui la nuit noire. C’est alors que son regard s’arrête sur une forme tapie dans l’ombre qu’il fixe un instant : violemment, la forme se relève et bondit dans la nuit en direction de la montagne alertant de fait toutes les sentinelles qui font crépiter les détonations de mitrailleuses sur elle. Bournazel veut immédiatement sortir de sa tente mais il trébuche alors sur le corps du spahi Ahmed : celui-ci git sans vie, poignardé dans le dos, alors qu’il veillait sur son supérieur. Il s’en sera fallu vraiment de très peu mais déjà, la légendaire Baraka de Henri de Bournazel le prenait sous son aile.

 

Mais arrêtons-nous un instant pour présenter cet énigmatique officier qu’est le lieutenant Henri Marie Just de Lespinasse de Bournazel. Oh, il n’est encore pas bien connu mais déjà avec un beau palmarès à son actif. Né le 21 février 1898 à Limoges, il est issu d’une famille noble avec un prestigieux passé militaire. Très vite passionné par le métier des armes aussi bien que par le fait de servir son pays, il connait le drame de n’avoir que 16 ans en 1914 ce qui l’empêche de partir au front. Son père, colonel du 1er régiment de chasseurs d’Afrique, l’envoie préparer Saint-Cyr en attendant mieux mais pour Bournazel, ce n’est pas assez : il veut le front. Il peut enfin s’engager aux 4ème régiment hussards en 1916 et se distingue dans de multiples reconnaissances dès 1917 où il met un point d’honneur à toujours être de l’avant. Eloigné du front début 1918, pris de grippe espagnole au printemps, il se couvre de gloire à l’automne et finit même par obtenir la croix de guerre pour une action très audacieuse le 10 novembre 1918. Alors que l’armistice se signait le lendemain, Bournazel faisait encore des prisonniers le 11 novembre au matin. En garnison en Allemagne, il s’ennuie. Promu lieutenant, il demande son affectation au Maroc en 1921 car c’est un « endroit où l’on se bat ». La suite tiendra de l’Epopée.

 

Le 20 mai 1923, on arrive en vue des versants sud du massif du Tichchoukt et il est clair que les rebelles sont désormais prêts au combat pour défendre leur fief. Ordre est donc donné à l’escadron Bastien du 22ème spahi, au sein du groupe de Guiny en compagnie d’un bataillon de la Légion Etrangère, de s’emparer de la corniche rocheuse de Bou Arfa au pied de la longue route sinueuse qui mène au repaire de Imouzzer Marmoucha, une cinquantaine de kilomètres plus haut. Toute la journée, les combats vont faire rage et déjà, le lieutenant Bournazel se distingue entre tous par son comportement inégalable devant l’ennemi. Que cela soit face aux détonations des fusils berbères ou devant les poignards acérés des guerriers de l’Atlas, Bournazel affecte toujours la même attitude de témérité, de tranquillité et presque de plaisantin face à l’ennemi comme si rien ne semblait devoir l’atteindre et que la guerre même ne relevait que du jeu. Combien de fois surprend-il ses subordonnés métropolitains et ses troupiers marocains lorsqu’il commence à entonner une chanson à la mode parisienne alors que les Berbères déchainaient l’enfer sur les colonnes progressant difficilement dans la montagne ?

 

Mais revenons à l’affrontement. Dès 7 heures du matin, on établit le contact à la lisière des bois. Le feu s’intensifie en provenance d’une crête qu’il faut réduire et c’est chose faite aux alentours de 10 heures du matin. Mais alors le combat se déplace sur le flanc droit et il faut vite réagir avant d’être débordé : la situation est rétablie à midi et les hommes peuvent prendre quelque repos, il faut vite du renfort car rien ne dit que l’on pourra tenir encore lors d’un nouvel assaut. Si les soldats accusent le coup, on ne tient plus Bournazel qui semble aux anges de ce premier vrai combat. Les heures passent et les conditions climatiques se dégradent : la pluie et le brouillard se mettent de la partie et les Berbères en profitent pour s’infiltrer en direction des lignes françaises, rampant, le poignard en main. Vers 17 heures, le rideau se déchire et une mêlée furieuse au corps-à-corps s’engage ; il faut répliquer à la baïonnette, Bournazel est présent partout au cœur de la mêlée, frappant, parfois, de sa simple canne d’officier, les Berbères enragés. Les Chleuhs sont alors enfin repoussés mais à quel prix. Le prince Aâge nous décrit la fureur des combattants avec qui les Français et leurs alliés marocains durent lutter : « Rien ne peut donner une idée de l’acharnement des Chleuhs quand ils se ruèrent vers nous avec leurs armes dépareillés et quelque peu hétéroclites. Les poignards voisinaient avec des fusils d’un modèle périmé. Quelques-uns d’entre eux, même, ne possédaient comme moyen offensif que leurs dents acérées dont ils se servaient jusque dans l’agonie pour arracher, tout vif, des lambeaux de mains ennemis... »

 

Au soir du 20 mai, les pertes ont été, en effet, assez lourdes et ce, des deux côtés. On ne connait pas les chiffres pour les Berbères mais les Français perdaient 38 tués et 87 blessés rien que chez les Spahis ce qui est assez lourd en regard des forces engagées. La Légion étrangère s’accordait le plus lourd tribut avec plus de 100 disparus rien que dans la compagnie du capitaine Aâge. Mais ce qui ressort de cet affrontement, c’est le formidable ascendant que commence à prendre Bournazel sur ses hommes.

 

Passé ce premier combat, une petite accalmie a lieu pendant deux semaines durant laquelle les Français en profitent pour sécuriser les premières positions prises en construisant des abris de fortune dans la vallée. Le danger n’est toutefois pas absent puisque les Berbères tiraillent en permanence sur les postes français leur rappelant bien la précarité de leur position.

 

Au début du mois de juin, l’ordre de reprendre la marche est prêt d’arriver et cette fois-ci, il faudra s’emparer de l’imposant plateau de Bou-Khamouj qui verrouille l’accès à la cité montagnarde d’El Mers, un des objectifs de la campagne. Le terrain est particulièrement difficile car encaissé et boisé, on n’y voit pas à quelques mètres si l’on n’arrive à prendre un peu de hauteur. Or, ce sont les Berbères qui sont maitres de la position et rendent impossible toute avancée tiraillant constamment et obligeant l’artillerie française à répliquer. Comme l’écrit le prince Aâge, « le bouillard intense rendait très difficiles les opérations, sans compter que le manque absolu de visibilité déjouait à ce point la science balistique du groupe de Fez, campé à quelques kilomètres de là, que de temps à autre, nous recevions, sous formes d’obus, l’hommage de leurs pièces d’artillerie. Singulière impression, je vous jure, et semblable à celle que peuvent éprouver deux frères se prenant pour deux ennemis dans l’obscurité ! Un brouillard pareil, je n’en ai jamais vu qu’à Londres »

Le 07 juin, le brouillard se lève quelque peu grâce au vent du désert et l’on peut prévoir un nouvel assaut pour le 09 juin. Légionnaires et Spahis se mettent en place...

Une fois de plus, les Français attaquent dès 7 heures du matin et à 9 heures, le versant sud du plateau a été conquis de haute lutte ; il reste la partie nord. On envoie un premier bataillon à l’assaut du piton qui domine le terrain mais les Berbères déchainent de furieuses contre-attaques qui le délogent. Une fusillade intense a lieu et les balles crépitent de partout : « Les balles meurtrières sifflaient à mes oreilles. À droite, à gauche, de tous les côtés. Exactement comme sous l’effet d’une chiquenaude, mon képi sauta en l’air et fut projeté à dix mètres », se souvient le capitaine prince Aâge de Danemark. Deux autres bataillons sont envoyés en soutien et le combat devient une véritable fournaise où chaque combattant joue sa vie dans un duel à l’arme blanche. Ce n’est que le jour tombant que les Berbères consentent à décrocher mais le prix aura été encore plus lourd pour les Français avec 71 morts et 159 blessés notamment chez les Spahis de Bournazel qui s’illustre encore une fois par un allant incroyable au combat. Citons ici, l’un de ses biographes, Jean d’Esme, qui nous le décrit au combat : « Pas un instant, il n’a quitté l’extrême avancée ; il la mène à sa façon qui va bientôt devenir célèbre dans toute la troupe : avec un entrain débordant, exultant d’une joie puissante, gouaillant, riant, chantant, vêtu de pourpre, téméraire, élégant, impeccable et débridé tout ensemble. Adoré de ses hommes et admiré de ses compagnons, il est en train de créer chez eux la mystique du « chic et de la bravoure à la Bournazel ».

 

Au sujet de la violence des combats, on peut relever les mots d’un célèbre témoin, chef de bataillon de 34 ans, alors attaché à l’état-major du général Poeymirau, et au futur destin prestigieux, Jean de Lattre de Tassigny: « Je vous assure qu’il n’est pas exagéré de dire que devant un tel adversaire, malgré notre supériorité d’armements et d’effectifs, malgré l’habilité manœuvrière et aussi la baraka du merveilleux blédard que nous avons comme chef (Poeymirau)....nous nous trouvons parfois au cours des combats de cette année dans des conditions de combat qui rappellent certaines heures dures de la guerre du front de France. J’ai eu cette impression à Bou Arfa le 20 mai, au Bou Khamouj le 09 juin et surtout le 24 au combat d’El Mers. Et les vieux du Maroc ont pensé comme moi ; car rien dans l’expérience des opérations précédentes ne pouvait faire pressentir les situations délicates et parfois angoissantes devant lesquelles nous nous trouverions ici. »

Encore deux semaines passées dans la montagne et voici qu’arrivent justement les ordres que tout le monde attendait ou redoutait c’est selon : s’emparer d’El Mers. Ville sainte des tribus de la région, El Mers n’est accessible que par de difficiles routes de montagnes, à travers des plateaux où les cultures d’orge forment un tapis jaunâtre réfléchissant le soleil écrasant.

Au soir du 23 juin, c’est décidé, ce sera pour demain ! Au sein de l’escadron Bastien, Bournazel et les siens peuvent exulter : le général Poeymirau les a choisis pour former l’avant-garde et éclairer la progression de la colonne de Meknès du général Thévenet.

Le soleil du 24 juin est à peine levé, environ 7h30, que l’escadron Bastien débouche en tête sur le plateau du Tinjourda qui ouvre la voie vers El Mers. Tout semble tranquille. En selle depuis quatre heures du matin, les Spahis sont aux aguets : ce silence n’augure rien de bon. En soutien immédiat, se trouvent les partisans à cheval du lieutenant Maurice Durosoy, futur ami proche de Bournazel. Plus loin en arrière, la Légion Étrangère progresse dans les gorges mais les fantassins sont plus lents et se font distancer par les rapides cavaliers de l’avant-garde. Vers huit heures, le capitaine Bastien fait stopper ses hommes pour prendre des nouvelles du reste de la colonne ; le général Poeymirau le rejoint alors pour se rendre compte de ce que les Français vont devoir affronter avant d’arriver à El Mers. Le bouillant général, voyant que le terrain correspond bien à ce qu’il prévoyait, n’a qu’un ordre : avancer vers El Mers, à charge pour lui de faire soutenir les Spahis par l’artillerie de montagne qui arrive lentement transporté par les dos de plus de 3000 mulets.

 

Reprenant leur marche en avant au-delà de huit heures, les Spahis arrivent au milieu des orges, faisant progresser avec grande prudence leurs chevaux, quand soudainement, le voile se déchire : l’air se fend de centaines de projectiles qui fusent vers la colonne française, les orges s’agitent dans tous les sens sous l’effet d’un mouvement d’ampleur et une immense clameur se fait entendre dans toute la vallée : les Chleuhs sont là ! Par vagues entières, les guerriers déferlent sur le groupe des Spahis qui doivent vite s’abriter pour éviter d’être massacrés par les balles. On décide alors de faire descendre les hommes de cheval, de fixer la baïonnette et d’aller combattre les Berbères à l’arme blanche : Bournazel est ravi ! Très vite, les deux troupes sont au contact, sauvage et violent. Des petits groupes se forment et les officiers français se retrouvent isolés. C’est le cas du lieutenant Berger qui reçoit trois balles à bout portant et s’effondre à terre dans une mare de sang ; voyant cela, les Spahis se précipitent à son secours pour tenter de le ramener vers l’arrière. Inutile précaution ! Berger est perdu mais l’endroit où il est tombé devient le lieu d’une lutte sanglante. Quelques instants plus tard, c’est au tour du capitaine Bastien de recevoir une très grave blessure en étant touché de deux balles près du cœur ; presque inconscient, il est évacué vers l’arrière par des Spahis qui bravent tous les dangers pour protéger leurs chefs. Le lieutenant Blacque-Belair perdu dans la mêlée, il ne reste, à présent, plus que Bournazel comme officier valide de l’escadron de Spahis. À la bonne heure ! Complètement déchainé, il mène toutes les charges, dirige, ordonne, commande, est présent partout à la fois. Cible parfaite pour les Chleuhs, il reçoit plusieurs tirs en sa direction mais chaque fois, il les évite de manière miraculeuse. Pourtant, une balle fait soudain mouche : Bournazel chancelle, porte vite la main à la tête, essaye de voir à travers le voile de sang qui obscurcit son regard. Les Chleus exultent : ils ont enfin abattu cet officier français qui paraissait invincible...Que nenni ! Bournazel se relève et hurle à ses hommes de le suivre pour une nouvelle charge à la baïonnette ; ce n’était qu’une éraflure sur la tempe, la Baraka est toujours là ! Encore plus remonté par cette blessure, Bournazel, qui se moque bien du sang qui coule de sa tête, se précipite en avant, face à des Chleuhs qui, effarés de voir cet officier français enragé toujours debout, commencent à retraiter d’autant qu’un fort bombardement se fait alors entendre. L’artillerie de montagne du général Poeymirau vient, enfin, d’entrer en lice et fait tonner ses calibres contre les Chleuhs qui doivent se retirer et se replier dans la montagne. Le courage insensé de Bournazel à la tête de ses hommes, l’artillerie de montagne, la Légion qui débouche en soutien font qu’entre onze heures et midi, la situation se stabilise. Le calme revient quelque peu sur le champ de bataille même si le silence est constamment entrecoupé de déflagrations de carabines parties des hauteurs, vers El Mers. Il va falloir continuer, tout le monde le voit bien. Mais l’air est suffoquant, le soleil de midi tape sur les esprits et les corps, il faut du repos alors que le thermomètre approche les 40 degrés. Bournazel, échauffé par ce dur combat, en redemande et se voit contenté quand le général Poeymirau annonce que l’escadron Bastien restera à l’avant-garde sous le commandement effectif de Bournazel. L’objectif est de s’emparer définitivement d’El Mers et pour cela, il va falloir se rendre maitre d’une crête dominant la cité. Vers 15 heures, les hostilités reprennent. Bournazel avec ses Spahis et Durosoy avec ses partisans n’hésitent pas : ils lancent la charge de leurs cavaliers sur les défenseurs de la crête. Mais face à eux, les Chleuhs se sont solidement retranchés et de chaque recoin, de chaque muret, presque de chaque pierre, des coups de feu partent mettant à terre des dizaines de cavaliers. Mais Bournazel reste indemne. Avec sa grande cape rouge flottant au vent, il voit les tirs converger vers lui mais rien n’y fait ! La seule chose qui compte alors pour lui, c’est d’arriver le premier à conquérir la position. Mais voyant que ses hommes connaissent un instant de flottement, il décide, dans un style qui fera sa renommée, de se mettre à hurler les paroles chantées d’un air de fox-trot, alors très en vogue à Paris, the Love Need , pour redonner du baume au cœur à ses Spahis. Le lieutenant Maurice Durosoy, entendant cela, reprend alors cet air qu’il connait bien et la charge française se voit ainsi rythmée par une chanson des Années Folles : c’est surréaliste ! L’effet est salutaire : transcendés par Bournazel, les Spahis s’emparent de la crête et bientôt Bournazel, vite rejoint par Durosoy, peut galoper dans les ruelles d’El Mers conquise. « Alors, nous connûmes vraiment l’ivresse de la victoire. El Mers dominée ne pouvait plus se défendre. El-Mers était à nous ! », pouvait écrire le lieutenant Durosoy.

Conquise pas tout à fait car de très violents combats de rues vont avoir lieu avec les derniers Chleuhs qui s’accrochent à toutes les maisons et qu’il faut déloger dans des combats au corps-à-corps très meurtriers. Ce sera principalement le travail des Légionnaires mais là encore, ils paieront un très lourd tribut avec plus de 18 officiers et 250 hommes mis hors de combat.

Bournazel écrira après le combat : « Mon pauvre escadron a énormément souffert...J’ai perdu mon capitaine grièvement blessé de trois balles dont l’une juste au-dessus du cœur (il n’est pas brillant et j’ai très peur), mon camarade Berger tué de deux balles au cou, ce pauvre Blacque-Belair très blessé d’une balle dans l’estomac2 : Il ne reste plus que moi avec une éraflure à la tempe...J’ai le bonheur d’être proposé pour la croix de la Légion d’honneur. Je le dois à mes braves spahis qui ont enthousiasmé par leur cran les fantassins de l’avant-garde. J’ai eu une chance inexplicable. »

Le 27 décembre suivant, Bournazel recevait la croix de chevalier de la Légion d’honneur mais alors il était déjà revenu en France depuis plusieurs mois, promu dans un régiment de cuirassiers. Voici sa citation : « Officier de la plus haute valeur morale. Belle figure de soldat français. Par son enthousiasme et son sang-froid, le 24 juin 1923, au combat d’El Men (sic) a rétabli une situation difficile ; son capitaine ayant été grièvement blessé à ses côtés, a pris le commandement, a chargé et bousculé l’ennemi qui au couteau avait pénétré dans nos rangs. Inépuisable d’entrain et de belle humeur a maintenu malgré les pertes et l’épreuve, le moral des indigènes sous ses ordres au plus haut point, fournissant jusqu’au soir un rude combat. »

 

 

« Bou vesta hamra »

3

 

La légende de Bournazel était en marche et même s’il ne resta au Maroc que durant les années 1925, 1926, 1931-1933, il accumula suffisamment les actions d’éclat pour y laisser une trace indélébile dans la mémoire de l’armée d’Afrique française. Une grande part de sa renommée tenait à son choix de porter, quoiqu’il arrive, sa tenue d’officier de spahis avec sa longue cape rouge même lorsqu’il ne commanda plus à des Spahis. Un extrait de journal de l’époque de 1933 relate : « C'était un défi au bon sens, mais, chose étrange, loin de nuire à notre héros, cette bravade lui porta chance. Bien que, pendant cette effroyable période, il fut toujours au premier rang des combattants, bien que ses adversaires en aient profité pour concentrer leur feu sur lui, jamais il ne reçut aucune égratignure. Les Chleuhs s'en aperçurent bientôt et, parmi eux, une légende s'accrédita : quand un tireur, disaient-ils, avait l'audace de faire feu sur l’Homme rouge (c'est le surnom qu'ils lui donnèrent), la balle ricochait sur la vareuse écarlate et venait tuer celui qui l'avait envoyée. Les chefs et les camarades de Bournazel essayaient en vain de le faire renoncer à cette folie : « Laissez-moi, disait-il : comme cela, on me vise et on me manque ». Par les terribles chaleurs qu'il fait là-bas en été, le port de cette vareuse de drap était dépourvu d'agrément. Il ne la gardait pas moins et répondait à un de ses camarades qui s'en étonnait : « Evidemment, je crève de chaleur avec cette veste rouge : mais on en a tant parlé dans le bled que, si je l'enlevais et si je mettais de la toile kaki comme vous tous, on ne manquerait pas de dire que j'ai peur, Je la porterai donc toujours. Je n'ai qu'une ressource : j'en ai arraché la doublure ; mais cela ne la rend guère plus confortable. »

On ne peut citer tous les exploits de Bournazel durant ses années marocaines ; évoquons tout de même un épisode de l’été 1925 lors de la guerre du Rif contre Abdelkrim, probablement l’un des meilleurs chefs militaires que dut affronter la France lors de ses guerres coloniales. Envoyé avec une centaine d’homme sur un point chaud prêt d’être emporté par les Rifains d’Abdelkrim, Bournazel se retrouve subitement presque seul par la désertion de ses partisans marocains. Il ne va pas se démonter mais laissons-le raconter la suite lui-même :

« Menacer serait une faible chance à courir. D'ailleurs je crois maintenant périmée cette dernière ressource... Je n'en puis plus. Mes nerfs sont à bout. Pourtant ma volonté à laquelle je fais un dernier appel accourt à mon aide. J'éclate, et, les yeux dans les yeux de Tamfous [un des chefs indigènes] : « Si tu as peur de te mesurer encore avec les Rifains, un Français montera seul la garde... Dieu nous jugera. » Et, après avoir fait signe à Abdallah [un chef qui l'a prévenu de la trahison] de ne pas me suivre, je me dirige d'un pas rapide vers la position abandonnée dont les réguliers d'Abd-el-Krim commencent l'ascension. J'entends leurs cris rauques... J'approche du but. Il est environné d'épais buissons dans lequel l'œil ne peut pénétrer. J'ai fait souvent le sacrifice de ma vie cette fois pourtant, tout espoir de me tirer du guêpier où je me suis volontairement fourré n'est plus possible, et je me sens mollir sur mes jambes. Il fait lourd et, cependant, mes dents s'entrechoquent. Je pense confusément aux raffinements de cruauté dont mes camarades tombés vivants aux mains des insoumis ont été l'objet. Vais-je hésiter ? Allons donc ! Encore un petit effort ! Ça y est. J'arrive sur le sommet. Un souffle d'air passe qui me fait du bien. Je sors mon revolver, décidé à vendre chèrement ma peau. À ma vue, l'ennemi pousse des cris de victoire ; mais, prudent, il s'est plaqué à terre. Il doit avancer, car les branches des buissons s'agitent devant moi. Par bonheur, aucun coup de fusil n'est tiré. Parbleu ! Abdallah avait raison : c'est vivant que ces Rifains ont décidé de me capturer...Aux hurlements de l'assaillant, les vociférations des miens font écho. Ces derniers déferlent maintenant dans ma direction. Horreur ! je crois comprendre la hâte soudaine de mes hommes...J'entends leurs pas se rapprocher. Que disent-ils ? Après tout, que m'importe, pourvu que ma volonté ne soit pas brisée par la fatigue et l'émotion formidable qui m'étreint ! Je devrais me protéger contre cet ouragan. Pourtant, je ne bouge pas, je reste figé. Mes yeux sont grands ouverts et braqués devant moi. Mes oreilles enregistrent nettement tous les sons. Mais je ne fais pas un mouvement. Que c'est donc long de mourir ! Les voilà ! »

Encore une fois, Bournazel est sauvé par sa Baraka et le respect qu’il sait inspirer à ennemi comme amis. En effet, devant son attitude chevaleresque, ses hommes qui allaient le trahir, reviennent alors en masse et le couvrent en repoussant les Rifains. Bournazel peut alors s’isoler :

« Là, j'ai mis ma tête dans mes mains et seul, tout seul à côté de Jauge [son cheval], je me suis mis à pleurer doucement ; j'ai pleuré de détresse morale, je le confesse aujourd’hui ; j'ai pleuré de souffrance physique, mais j'ai pleuré en me cachant, comme si je faisais mal. J'ai pleuré sans avoir la consolation de confier à qui que ce soit le secret de mes peines. J'ai pleuré en me suppliant d'arrêter mes larmes et je n'ai pu retrouver mon calme qu'au moment où, dirigeant ma pensée vers Dar Caïd Medboh, la silhouette du colonel Giraud m'est apparue. Dans mon désarroi, je voyais ce magnifique soldat toujours confiant, malgré les épreuves nombreuses auxquelles il était soumis. Alors je me suis raccroché à cette évocation, et j'ai séché mes larmes honteusement ! »

Henri de Bournazel nous prouvait ici qu’il était bien plus qu’un simple héros, il était surtout un homme au sens le plus digne du terme.

 

 

Epilogue

 

Nous sommes le 28 février 1933 soit près de dix ans après les exploits d’El Mers. Ce jour-là, le capitaine de Bournazel se trouvait en opérations sous les ordres du général Giraud dans le redoutable djebel Saghro. Les courageux guerriers des tribus Ait Atta avaient soulevé l’étendard de la révolte et leur pugnacité semblait devoir opposer un sérieux danger à l’autorité française. Les combats furent terribles et il fallut plus de 80 000 hommes de troupe et 44 avions pour venir à bout des Ait Atta mais en ce 28 février, ils allaient avoir affaire à Bournazel en personne. Déjà le 21 février précédent, le capitaine de Bournazel avait mené ses 400 goumiers à l’assaut des premiers pitons rocheux. La veille du 28 février, le général Giraud lui avait ordonné de mener l’assaut général pour la journée du lendemain. On ne pouvait contenter d’avantage Bournazel. Mais un second ordre avait tout assombri dans son esprit : Giraud, fatigué de perdre des officiers précieux contre les rebelles montagnards et effrayé par les pertes des jours précédents, avait intimé l’ordre à Bournazel de quitter sa légendaire djellaba rouge pour un burnous blanc favorisant le camouflage. Sacrilège ! Mais il fallait se conformer aux ordres. Bournazel fut alors, pour la première fois, envahit d’un sombre pressentiment. Il le dissipa bien vite, après tout, « la vie est belle » comme il se plaisait à le répéter souvent. Le 28 février, il fut vite mis à contribution : des centaines de Ait Atta déclenchaient l’assaut sur les positions françaises et il fallait réagir vite. Bournazel, de blanc vêtu, se jette, sans réfléchir, avec moins de 80 Marocains, dans les premiers contreforts du djebel pour stopper l’avancée des rebelles. Bientôt, sa petite troupe se réduit sous le feu des Ait Atta mais qu’importe, Bournazel continue, imperturbable et impérial malgré sa tunique blanche ; devant son exemple magnifique, les goumiers se ressaisissent et commencent à repousser les rebelles. Arrivé à mi-chemin de la pente, Bournazel fait une halte pour constater que l’assaut des rebelles perd de sa vigueur sous sa contre-attaque : il faut continuer, le sourire aux lèvres. C’est alors que le Destin rattrapa Henry de Bournazel et ce qui devait arriver arriva. Alors qu’il repartait en tête de ses hommes, Bournazel reçoit une balle en plein ventre et chancelle : alors ça y est, c’est la fin ? C’est impossible, pas lui, pas maintenant, pense-t-il probablement et ne voulant pas affoler ses hommes, il se relève avec un horrible masque de crispation sur le visage. Pourtant, il arrive à crier à ses troupes de continuer en avant et pour se donner une contenance, dégaine son revolver. Il faut faire vite car déjà, les premiers goumiers se débandaient en voyant leur invincible chef touché. En contrebas, un détachement de la Légion Etrangère vient prêter main-forte et sécurise les arrières. Bournazel continue tout de même à progresser sur le chemin rocailleux. Une seconde balle l’atteint alors au bras et le fait se recroqueviller de douleur. Essayant de repartir une seconde fois, il voit avec horreur que c’est impossible. Alors, ça y est, c’est bien fini. Les goumiers marocains, voyant leur capitaine de légende à terre, sont pris de panique devant l’impensable et retraitent avec précipitation. Seuls deux fidèles Marocains sont restés avec Bournazel. De rage, il jette son pistolet en l’air et s’abandonne, à terre, vaincu par la douleur. Rapidement évacué par les légionnaires, Bournazel n’a plus que quelques instants à vivre, il le sait. Soigné sans espoirs par l’un de ses amis, le capitaine Vial, il a encore le temps d’ironiser sur son drame : « J’ai tué ma chance en couvrant ma vareuse rouge » puis « J’ai froid...Que c’est long de mourir ! » ...et quelques instants plus tard, « C’est dégoutant, toubib, de mourir sale comme cela », en référence à ses vêtements tachés de sang et puis très vite la Fin.

Raphaël Romeo
 

  1. Nom des peuples Berbères des régions de l’Atlas marocains.
  2. Bournazel écrit son rapport quelques jours après l’affaire et le surlendemain d’El Mers, le lieutenant Blacque-Belair était gravement blessé dans une escarmouche.
  3. L’Homme à la veste rouge en Berbère

Bibliographie :

  • -Bordeaux Henry, Henry de Bournazel, le Cavalier Rouge, 1935.
  • -Bournazel Germaine de, Le Cavalier Rouge, 1971.
  • -Aâge de Danemark, Souvenirs de la Légion Etrangère 1922-1926, 1936.
  • -d’Esme Jean, Bournazel, l’homme rouge, 1952.
  • -Durosoy Maurice, Avec Lyautey, homme de guerre, homme de paix, 1976.
  • -Pélissier Pierre, De Lattre, 1998.
  • -Vial Jean, Le Maroc Héroïque, Paris, 1938.
  • -Bulletins bimensuels de l’école Saint-François de Sales de Dijon, 1933.

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