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Octobre 1943, L’Italie change de camp !

Le 13 octobre 1943, un coup de tonnerre ébranlait le ciel troublé du cours de la Seconde Guerre Mondiale : l’Italie, fidèle et servile alliée de l’Allemagne nazie depuis 1940, changeait brutalement de camp et déclarait la guerre à son alliée de la veille par la voix du nouveau chef du gouvernement italien depuis l’éviction surprise de Mussolini le 24 juillet précédent, le maréchal Pietro Badoglio. Depuis son refuge de Tarente, dans le coin sud-est de la péninsule, Badoglio et son principal soutien, le roi d’Italie Victor-Emmanuel III, prenaient ainsi la lourde décision non seulement de se désolidariser de l’Allemagne mais en plus d’entrer en guerre aux cotés des Alliés. Dans l’optique d’une victoire des Alliés, l’Italie se devait de participer à la reconquête de son propre territoire. Or, comment agir ainsi alors même que l’armée italienne n’existait quasiment plus et que le pays se divisait entre partisans de Mussolini et partisans du roi et que plus de 150 000 soldats allemands d’élite se massaient entre Naples et Rome ?

 

Le changement de camp de l’Italie ne datait pourtant pas du mois d’octobre. Le 24 juillet 1943, à la suite d’un surprenant coup politique fomenté par une frange de son propre parti et surtout par le roi Victor-Emmanuel III, le dictateur italien Benito Mussolini se trouvait mis sur la touche et envoyé en résidence surveillée sous bonne garde. Le 03 septembre suivant était déjà signé l’armistice de Cassibille, dans un petit village sicilien près de Syracuse entre le haut commandement allié et le général Castellano, envoyé du roi d’Italie : par celui-ci, l’Italie se désengageait définitivement de la lutte contre les Alliés. Mais ce que voulait les Alliés, c’était que l’accord soit révélé au grand public pour faire cesser le plus tôt possible les hostilités et désengager les troupes italiennes du conflit. Badoglio et le nouveau gouvernement italien eurent un moment d’hésitation : comment agiraient les Allemands et leurs troupes présentes un peu partout dans le pays en vertu de l’opération Alaric, une mesure préventive organisée par Hitler dans le but de contraindre l’Italie à rester dans son camp suite à la déchéance politique de Mussolini ? L’attitude des Alliés va alors être assez condamnable mais elle répond à l’urgence du moment : en effet, l’aviation américaine est envoyé bombarder plusieurs villes d’Italie comme Civitavecchia, Viterbo ou même Naples entre le 05 et 07 septembre. Voyant que Badoglio ne se prononçait pas encore, Eisenhower prit alors sur lui d’annoncer, de son propre chef, l’armistice par le biais de la radio le 08 septembre à 18h30. Prévenu immédiatement, Badoglio dut réagir et prit la parole pour confirmer la nouvelle à son pays aux alentours de 19h30. La Seconde Guerre Mondiale du royaume d’Italie aux côtés des forces de l’Axe prenait officiellement fin. Mais Hitler n’avait pas dit son dernier mot. Enragé par la nouvelle, il s’occupa d’abord d’abattre son atout maitre : Mussolini. Que devenait, en effet, l’ex-leader de l’Italie fasciste ? Mis sous bonne garde par les autorités italiennes, il avait été placé en résidence surveillée dans un lieu désolé des montagnes centrales du pays, les Abruzzes, dans le massif dit du Gran Sasso, à près de 3000 mètres, éloigné de toute ville à 50 kilomètres à la ronde. Hitler confie la mission au célèbre Otto Skorzeny, son meilleur chef de commando SS, avec comme objectif d’exfiltrer Mussolini sans tirer un seul coup de feu. Secondé par les meilleurs parachutistes de l’armée allemande, Skorzeny avec seulement une vingtaine d’hommes, réussit cet exploit le 12 septembre en faisant évacuer Mussolini devant des soldats italiens qui ne comprennent pas ce qui se passe. Une fois récupéré Mussolini, Hitler peut alors espérer recréer une Italie à sa solde : ce sera la République sociale de Salò créée le 23 septembre suivant.

Entre-temps, le Führer avait donné ses ordres pour mettre en application le niveau 2 de l’opération Alaric : les forces militaires italiennes devaient partout être désarmées et internées, ceux qui respecteraient l’armistice envoyés dans des camps de travail et partout, les troupes allemandes devaient prendre le contrôle des villes et points clés du pays.

Or, à cette date, L’Italie, qui contrôlait encore d’immenses territoires en plus du sien national comme la Corse, la Provence, les Balkans, la Grèce ou les iles de la Mer Egée, possédait encore plus d’1 200 000 hommes sous les armes et pour ces derniers, usés par des années d’une guerre qu’il ne voulaient pas, déposer les armes devant les Allemands était inacceptable. Commencerait alors une des luttes parmi les plus héroïques et les plus méconnues de la Seconde Guerre Mondiale entre des divisions italiennes éparpillées et laissées à l’abandon et des troupes allemandes rigoureusement implacables.

 

Les hostilités commencent moins d’une heure après la proclamation de Badoglio. Rome est le premier objectif. Défendue par le corps d’armée du général Carboni, elle pouvait compter sur plus de 55 000 soldats répartis en sept divisions d’infanterie et deux de blindés avec 200 chars : néanmoins, l’état de désorganisation des troupes handicapait sérieusement les Italiens. Surtout, il ne s’attendaient pas à la rapidité de la réaction allemande. Les Allemands avaient, en effet, prévu le coup et surveillaient hardiment la capitale romaine : la transmission radio n’est pas encore fini que le maréchal Kesselring, commandant les troupes allemandes au sud de Rome, a envoyé ses ordres pour mettre en marche les 26 000 hommes et 100 chars présents au nord et sud de Rome. Badoglio est à peine sorti de son poste radio que dès 20h30, les combats débutent à la périphérie de Rome. À moins d’une quarantaine de kilomètres au sud, la 2ème division de parachutistes de la Luftwaffe déclenche l’offensive, s’empare d’un dépôt de carburant et refoule les fantassins de la 103ème division Piacenza. Moins d’une heure plus tard, les paras d’élite allemand atteignaient déjà le quartier à l’architecture fasciste emblématique de l’EUR dans la banlieue sud-ouest de Rome. Remontant le Tibre, les Allemands sont alors arrêtés in extremis aux portes de la ville par les grenadiers de la 21ème Granatieri di Sardegna, l’une des meilleurs unités de l’armée italienne aux ordres du rugueux général sarde Joachim Solinas. Celui-ci est alors contacté vers 22 heures par les Allemands pour se rendre ; on lui annonce que la 103ème Piacenza vient d’effectuer sa reddition tout comme la 220ème côtière : il répond fermement que l’on se battra et prend position à la Porta San Paolo qui verrouille l’accès sud de Rome. Au nord, la 3ème Panzergrenadier Division amorce son mouvement mais se heurte à la division blindée Ariete de l’intraitable général Raffaele Cadorna. Les combats s’intensifient à la nuit et vers 02 heures, l’aéroport de Ciampino, au sud-est, tombe. Une heure plus tard, les Allemands entrent dans la ville même à l’est tandis que les combats de la Porta San Paolo deviennent plus violents. Les blindés de Cadorna sont venus renforcer les grenadiers de Solinas tandis que de toutes les parts de la ville, les éléments les plus épars viennent à s’agréger à cet ultime point de défense : lanciers à cheval du 8ème Montebello, transporteurs militaires, carabiniers de la gendarmerie, élèves-gendarmes, soldats de la police coloniale, de nombreux civils viennent donner le coup de main. Mais la résistance ne peut espérer s’éterniser. Il faut donc évacuer le gouvernement : vers 5h10, le roi, son fils le prince hériter Humbert de Savoie, Badoglio et les principaux ministres, quittaient précipitamment la ville à bord de sept voitures, direction : Pescara sur la cote Adriatique, 210 kilomètres plus loin, pour s’embarquer en vue de rejoindre la province des Pouilles et le port de Brindisi. Le général Carboni, laissé seul, décide de s’éclipser en attendant la fin des combats. La nouvelle du départ du roi va d’ailleurs décourager les dernières résistances mais les combats, sporadiques, violents, se prolongent jusqu’au 10 septembre. Dans la soirée du 9, les blindés de l’Ariete du général Cardona et les fantassins de la 10ème Piave arrivent à rompre l’encerclement et à retraiter vers Tivoli, 35 kilomètres à l’est : ils sont suivis par de nombreux autres détachements. Pendant ce temps, les Allemands s’emparent de tout les postes stratégiques dont le QG général de Monterotondo au nord de Rome malgré des pertes qui s’accumulent. Le soir du 09, seule la Porta San Paolo résiste encore : Solanas, ses grenadiers et militaires divers aidés par de très nombreux civils cesseront la lutte le lendemain dans l’après-midi. Mais la journée du 10 connait encore de violents combats : c’est le temps des actions collectives désespérées et des exploits individuels tragiques. Citons ainsi le cas du lieutenant du 4ème régiment de blindés italien, Vicenzo Fioritto, alors âgé d’à peine 22 ans, qui chargé d’apporter son soutien aux combattants de la Porta San Paolo avec ses 11 véhicules blindés, fut rapidement laissé presque seul dans son char, ses soldats ayant presque tous été tués ou blessés : ne se démontant pas, il choisit de continuer à foncer sur les lignes allemandes pour montrer l’exemple et quoique grièvement blessé à cause d’une grenade qui lui déchira un bras, il eut encore la force de lever un poing rageur vers le ciel pour encourager ses camarades avant de s’effondrer mort dans son char.

 

Cette héroïque défense aura tout de même coûté 414 militaires et 183 civils tués aux Italiens ; quant aux Allemands, ils perdaient 109 tués et 510 blessés dans ces combats romains.

Rome ainsi conquise, le gouvernement italien désormais en exil pouvait du moins compter sur le soutien des troupes alliées débarquées dans les Pouilles le 09 septembre. Mais pour la majeure partie des troupes italiennes, il n’en serait pas de même. Nous n’allons pas détailler autant les autres opérations similaires qui eurent lieu dans les autres parties du territoire italien, national et impérial mais nous allons survoler les principaux événements de la trame chronologique en passant en revue les différentes provinces occupées par l’armée italienne d’alors.

Dès le 04 septembre, en Corse, le général sicilien Magli avec ses plus de 80 000 des forces d’occupation, recevait l’ordre secret de ‘’jeter à la mer’’ les 12 000 SS de la brigade allemande Reichführer. Pendant quatre jours, il hésite sur quoi faire mais sitôt l’armistice déclaré le 8, il reçoit un ultimatum de la Résistance Corse sur ses intentions : Magli décida en conséquence d’unir ses troupes aux Français Libres pour combattre les Allemands. Aussitôt, à Bastia, les navires italiens ouvrent le feu sur les Allemands présents dans le port : le 09 septembre, deux navires réussissent l’exploit d’envoyer par le fond sept navires allemands. Magli incite ses hommes à collaborer avec les résistants corses et les Allemands se voient repoussés sur tous les points. À la fin du mois, la 20ème division Frioul s’associe avec les Tabors marocains pour attaquer violemment les Allemands aux environs de Porto-Vecchio et remporte un succès décisif le 03 octobre. La contribution italienne à la libération de la Corse fut vivement saluée par le général Louchet commandant les Français Libres comme en témoigne une lettre qu’il écrivit au général italien de la 20ème Frioul : « Je suis donc heureux de vous exprimer toute ma reconnaissance pour votre aide entière et généreuse et je vous demande de transmettre également à vos troupes mes remerciements et mes compliments ». Près de 700 soldats italiens tués ou blessés sanctionnaient cette aide.

 

Dans la région de Naples, le 19ème corps d’armée italien est vite dispersé et en moins de deux jours ses divisions sont désarmées : son général avait fuit avant même les combats. Dans la ville même de Naples, des combats plus violents opposent les Allemands aux civils même. La défense du sud de l’Italie est plus importante. Si les Allemands s’emparent de Potenza en Calabre dès le 09 septembre et que le 31ème corps subit de lourdes pertes en Calabre centrale, le 9ème corps d’armée italien réussit à empêcher ceux-ci d’arriver dans les Pouilles profitant de l’arrivée rapide des Américains le 09 septembre au soir lors de l’opération Slapstick qui voit le débarquement de la 1ère division aéroportée américaine à Tarente. Entre-temps, le même jour, l’important port voisin de Bari avait été libéré de la garnison de 200 Allemands suite à l’assaut conjoint d’un bataillon de Bersaglieri11 d’une centaine d’hommes et des civils de la ville portuaire dont de jeunes garçons de 14-15 ans qui n’hésitent pas à jeter des bombes artisanales sur les camions allemands : ce port majeur du sud de l’Italie est ainsi sauvé dans l’optique du débarquement prochain des renforts alliés. En Sardaigne, le général Basso commandait quatre divisions d’infanterie et trois divisions côtières. Le haut-commandement allemand décida alors de faire passer dans l’ile une division d’élite, rentrée d’Afrique avec Rommel, la 90°Panzergrenadier Division qui ne réussit pourtant pas à maintenir tranquilles les Italiens et dut passer en Corse le 18 septembre.

Les opérations furent plus compliquées dans le nord de l’Italie là où les Allemands étaient davantage en force et mieux organisés. Turin, Gênes, Novare, Livourne, Florence, Parme, Piacenza, Modène se rendent aux Allemands sans réellement combattre. Il faut dire que ceux-ci ont dans la région des troupes particulièrement efficaces notamment la 1ère Division SS Adolf Hitler partie du IIème SS Panzerkorps. Le port militaire majeur de la Spezia est pris pour cible, dès le 09 septembre, par l’aviation allemande qui arrive à couler l’un des fleurons de la marine italienne, le Roma, qui saute emportant avec lui la vie de 1393 marins dont le premier amiral de la flotte, Bergamini ; d’autres navires arrivent pourtant à prendre le large pour rejoindre Malte et les Britanniques. Les troupes offrent légèrement plus de résistance dans les montagnes notamment à Rovereto dans le Trentin avec les divisions alpines mais tout est rapidement terminé aux alentours du 10 septembre. Les combats s’intensifient dans la province plus périphérique du Frioul où la 71ème division allemande se trouvent opposée à une résistance inattendue de deux divisions italiennes alors même que les partisans de la résistance slovène font irruption frappant dans les deux camps.

 

Si l’on sort du cadre national italien, les choses se passèrent parfois plus tragiquement étant donné l’éloignement des gouvernements centraux et la latitude laissée aux généraux de divisions. De plus, les années de combat avec les partisans dans les Balkans avaient donné à la foi une grande expérience aux troupes italiennes et un certain dégout de la cause fasciste en raison de la guerre sale à mener.

Parlons d’abord de la IVème armée italienne stationnée dans la Provence française et qui comptait près de 60 000 hommes. Alors en voie de transit, elle fut rapidement démantelée en quelques jours. Néanmoins, les officiers italiens réussirent à sauver le trésor de l’armée et certains groupes allèrent se cacher dans les montagnes alpines pour constituer des poches de résistances.

Il n’en fut pas de même dans les Balkans où la nombreuse présence militaire allemande avec leurs alliés nationalistes croates notamment rendait impossible l’hypothèse d’un retour dans la mère patrie des soldats italiens. Certains choisirent alors de se battre jusqu’au bout. Il s’agissait tout de même de plus de 30 divisions comptant 500 000 soldats. En face une vingtaine de divisions allemandes ainsi que de nombreuses formations croates supplétives.

Les combats commencent dès le 10 septembre en Slovénie, Bosnie et sur la cote dalmate. Là, la IIème armée italienne, cernée de toutes parts, est vite contrainte à la reddition. Les Allemands se distinguent en faisant assassiner 3 généraux et 46 officiers supérieurs italiens qui venaient de se rendre. Cela va devenir une triste habitude de leur part. La 18ème Messina résiste jusqu’au 14 septembre, la 32ème Marche tient Raguse quelques temps avant de devoir se rendre de même que la 155ème Emilia qui avait tenté de se retrancher au Monténégro. Pendant ce temps, la 15ème Bergamo, malgré sa reddition, voyait tous ses officiers supérieurs être passés par les armes lors du massacre de Trilj en Croatie. En Serbie, la 19ème Venezia et la 1ère alpine, devant l’adversité, décident de prendre le maquis et de rejoindre le résistant serbe Tito formant de fait la division des partisans de Garibaldi en hommage au célèbre patriote de l’Indépendance. Cette unité se couvrira de gloire notamment en 1944 lorsqu’elle brise l’avancée allemande au Monténégro et sauve Tito d’une défaite probable. En Grèce, les hommes de la XIème armée sont victimes des errements de leurs chefs qui préfèrent obéir aux Allemands en ne donnant aucun ordre offensifs : la plupart des divisions sont démantelées sauf la 24ème Pignerolo, stationnée en Thessalie et qui décide d’interdire la ville de Larissa, en Grèce du nord, aux Allemands. Confrontée à un violent assaut allemand, les hommes de la 24ème retraitent dans les montagnes du nord-est de la Grèce pour s’unir avec les partisans grecs : certains pourront continuer la lutte jusqu’en mars 1945 avec les partisans, d’autres trahis par ces même partisans grecs, devront se rendre. La situation la plus tragique se joue dans les iles de la Mer Egée et Adriatique : les divisions de Crète et de Rhodes abandonnent le combat dès le 12 septembre face à des Allemands pourtant inférieurs en nombre, les iles du Dodécanèse sont rapidement prises malgré l’intervention de l’aviation britannique mais à Corfou et Céphalonie, les 11 000 hommes de la 33ème Acqui décident de repousser les Allemands avec vigueur. Devant cette résistance, les Allemands reviennent en force le 15 et les combats se poursuivent avec violence jusqu’au 22 septembre à Céphalonie, Corfou ne tombant que le 25. Les Italiens auront perdu plus de 1350 tués et blessés dans ces combats mais la répression va être bien pire puisque le général Gandin, les 400 officiers de sa division ainsi que plus de 4000 hommes vont tous être fusillés par les Allemands. Les 135 000 hommes de la IXème armée italienne d’Albanie sont attaqués subitement le 11 septembre : le quartier-général est fait prisonnier et les divisions laissées à leur libre initiative. La plupart se rendent ; la 41ème Firenze se bat quelques temps, la 151ème Perugia prolonge le combat, elle, jusqu’au 22 septembre : son général ainsi que plus de 130 de ses officiers seront exécutés sommairement par les Allemands. Un grand nombre de soldats italiens seront hébergés par les populations locales, d’autres iront renforcer les rangs des partisans albanais, d’autres enfin arrivent à traverser l’Adriatique pour rejoindre la nouvelle armée dite cobelligérante que mettaient en place Badoglio et le roi Victor-Emmanuel.

Les chiffres sont affolants. Plus d’un million de soldats italiens ont été désarmés par les Allemands depuis la proclamation de l’armistice. Une centaine de navire a été capturés, une quarantaine perdus par sabordage, plus de 5500 pièces d’artillerie capturées, près d’un millier de blindés et auto-blindées au pouvoir des Allemands. Autant dire que les forces combattantes italiennes n’existent plus. C’est ce qu’écrit un communiqué officiel de la Wehrmacht dès le 10 septembre. Pourtant, rien n’est fini. En effet, deux dynamiques commencent à prendre de l’ampleur. C’est déjà la formation de cette armée dite de cobelligérante dans les Pouilles autour de Tarente et Brindisi avec les rescapés des opérations de septembre.

 

Dès le 26 septembre, dans les environs de Brindisi, était formé le 1er groupe motorisé de la nouvelle armée cobelligérante. Il comptait 295 officiers et 5387 hommes de troupe. Il avait été créée par subdivision de la 58ème division Legnano qui, postée dans les Pouilles le 08 septembre, avait pu échapper aux représailles allemandes. Le général turinois Vincenzo Dapino, 52 ans, prit en charge l’ensemble de ces unités. Dans cette région, on pouvait trouver également la 152ème Piceno. Comme unité de second niveau, on comptait aussi la 209ème division côtière qui fut attachée à la 8ème armée britannique comme troupe de sécurité. Ces forces furent rejointes quelques temps plus tard par la 184ème division parachutiste Nembo en provenance de Sardaigne et arrivée avec les alliés début septembre lors du débarquement en Calabre. Néanmoins, cette division avait été gangrénée par les désertions de masse pro-allemandes depuis l’armistice de septembre. De la Calabre même, fut formé le groupe de combat Mantova avec les restes de la 104ème division Mantova et de la 54ème Napoli. Rapatriée de Sardaigne, la 31ème Calabria devint une division de réserve destinée à la sécurité intérieure de la dite province.

Il restait également les héroïques divisions de Corse du général Magli. La 20ème Frioul, la 44ème Cremona, qui rentrèrent sur le continent mi-octobre.

Fin septembre, se reconstituait également une force d’aviation avec l’ICBAF (Italian Co-Belligerent Air Force) qui pourrait compter d’ici la fin du mois d’octobre sur au moins 165 appareils pouvant mener des missions : les Alliés ne les emploieront que dans des opérations secondaires dans les Balkans.

Mais c’est le mouvement partisan qui va former le noyau dur du nouveau combat que vont mener les Italiens à présent contre le régime nazi mais aussi contre la république fantoche de Mussolini à la fin du mois de septembre. Dès la proclamation de l’armistice et l’arrivée en masse de soldats démobilisés essayant de fuir la déportation dans les camps de prisonniers allemands, des groupes de résistance vont se former notamment en Italie du Nord là où l’occupation allemande se fait le plus lourdement sentir. La plupart vont être regroupé au sein d’un organisme central, le CNL22, avec des filiales dans toutes les plus grandes villes italiennes mais certains mouvements resteront en dehors agissant selon des logiques propres. C’est le temps pour les expériences politiques diverses notamment de type communiste, l’organisation partisane favorisant la solidarité entre des hommes issus de toutes les classes sociales. On verra même des partisans s’autonomiser comme ceux du Val d’Ossola, au nord de Milan, qui se déclara république autonome. Citons ainsi le cas du célèbre partisan, Alfredo di Dio dans le Val d’Ossola justement. Agé de seulement 23 ans, ce lieutenant de blindés avait demandé l’autorisation à ses chefs de combattre les Allemands dès le 08 septembre mais devant leur refus avait décidé de prendre le maquis au plus vite. Avec quelques hommes, il formera la première ossature d’une bande célèbre : le Capitaine comme on le surnommera bien vite réunira alors toutes les bandes sous son autorité rendant la vie impossible aux Allemands et brisant l’autorité des fascistes italiens de Mussolini ; ce héros de la résistance italienne mourra en octobre 1944 alors qu’il défendait la retraite de ses hommes cernés par des milliers de soldats fascistes décidés à en finir avec ces partisans. Les Allemands, qui ont, comme on le sait, une sainte horreur des partisans, vont imposer des sanctions très dures : 100 exécutions pour un 1 Allemand tué, des déportations de masse mais très vite, ils vont perdre le contrôle de la situation notamment en Italie méridionale où la proximité des Alliés et leur avance inexorable, fait chauffer les esprits. Là, ce n’est pas seulement les partisans qui vont s’opposer aux Allemands mais parfois la population toute entière. C’est ainsi le cas à Matera, ville secondaire du sud du pays à 75 km à l’est de Tarente qui le 21 septembre se soulève contre la garnison allemande et l’oblige à retraiter : une première. Les Allemands se distingueront alors en faisant fusiller les 15 otages qu’ils détenaient. Mais l’événement qui, le mieux, exprime la dynamique de ce mouvement populaire reste sans doute ce que l’Histoire retint comme les Quatre Jours de Naples durant lesquels la ville de Naples réussit à chasser les Allemands par la seule force d’une insurrection populaire, les Alliés étant encore trop loin. Tout commence le 27 septembre. Les Allemands disposent encore de 8000 hommes dans la ville : prévoyant l’abandon prochain de la ville, Hitler avait donné ses ordres pour que Naples soit réduite en cendres. Le 26, déjà, les trains à destination de l’Allemagne transportant des déportés, avaient été pris d’assaut et les déportés libérés par la foule. Le 27, dans la matinée, une voiture allemande est prise pour cible, un officier est abattu : c’est le signal de la révolte. Partout les groupes de soldats allemands sont pris pour cible par des insurgés dont le nombre ne cesse d’augmenter. Conduits par des officiers démobilisés, ils s’arment de fortune et n’hésitent pas à s’attaquer aux véhicules et aux blindés. Un groupe de 200 civils conduits par un lieutenant conduit le siège du château en bord de mer tandis qu’en soirée, plusieurs centaines d’insurgés se dirigent sur les jardins royaux où les Allemands avaient établi leur quartier-général. Le lendemain, la ville s’embrase et les combats se multiplient : femmes, enfants y participent et les Allemands sont débordés de toutes parts car à chaque fois, ils doivent intervenir à de multiples endroits simultanément. Ils regroupent plusieurs centaines d’otages dans un stade : la foule en délire décide d’y donner l’assaut. Le troisième jour, le 29, les combats prennent une autre dimension ; les insurgés s’organisent et des chefs prennent le commandement. Anciens officiers, médecins, étudiants, on s’improvise chefs de commandos et de districts. Les Allemands décident de contre-attaquer violemment et lancent quelques-uns de leurs terrifiants chars de classe Tiger dans les rues de la ville. Qu’importe : on les attaque à la grenade, à la mitrailleuse de fortune, à la bombe artisanale s’il le faut ! On cite souvent le courage inouïe du jeune garçon de 11 ans, Gennaro Capuozzo et il nous faut en dire deux mots. Fils d’un militaire italien disparu au front et seul garçon restant dans sa famille pauvre du centre de Naples, Gennaro est le prototype du petit méridional débrouillard et courageux. On sait peu de choses sur lui mais selon la légende, ayant vu passer des partisans devant la maison, il serait allé voir sa mère pour lui dire : « Maman, je m’en vais jusqu’à ce que Naples soit libre ! » Ayant rejoint ses camarades de classe et de jeu, ils forment le projet de montrer aux adultes que les jeunes Napolitains peuvent aussi prendre part à l’insurrection. Ayant récupéré des armes de fortune, Gennaro et les siens réussissent alors l’exploit d’arrêter une jeep allemande faisant prisonnier les soldats allemands qui n’en croient pas leur yeux. Quelques instants plus tard, survolté par ce premier coup, Gennaro se serait précipité dans la rue en criant : « Nous allons leur montrer qui sont les Napolitains ! » Apercevant deux panzers allemands au bout de la rue, il s’empare de plusieurs grenades artisanales et complètement à découvert va pour les lancer sur ces monstrueux Tiger allemands. Les tourelles automatiques se tournent alors vers lui, il est repéré. C’est le combat de David contre Goliath. Mais la guerre ne convient pas aux héros de 11 ans et Gennarino comme on l’appelait, tel Gavroche sur les barricades, est blessé à mort par une déflagration emportant sa petite âme de grand homme. Il reçut à titre posthume la plus haute distinction militaire italienne pour acte de courage exceptionnel en face de l’ennemi.

 

En fin d’après-midi, le commandant allemand constatant l’inutilité de poursuivre la défense accepte de traiter avec les insurgés. C’est la première fois de toute la seconde guerre mondiale qu’un officier supérieur allemand consent à traiter avec des insurgés. Il compte sur ses otages du stade pour exiger le libre passage pour ses troupes vers le nord. En effet, il craint, à juste titre, que la bouillante ville de Naples ne referme son ardeur sur lui et ses quelques 8000 hommes ; on compte à ce moment des dizaines de milliers d’insurgés qui parcourent les rues. Le lendemain, les Allemands effectuent leur retraite mais les combats ne cessent pas loin s’en faut : les canons allemands tirent encore à tout va sur la ville et les incendies se multiplient. Les Allemands respectent ainsi les ordres d’Hitler de brûler la ville. Heureusement pour les Napolitains, ces incendies ne seront que partiels. Le 1er octobre, à 9h30, soit cinq jours après le déclenchement de l’insurrection, les chars américains entraient au sud de la ville tandis que les derniers Allemands quittaient la ville : les Napolitains pouvaient se targuer de les avoir chassé seuls. Entre 168 et 562 ex-soldats et partisans et environ 160 civils napolitains payèrent de leur vie cette initiative. Les Allemands n’avaient perdu qu’entre 54 et 96 soldats tués.

C’est au nord de Milan, dans les premiers contrefort des Alpes, que les mouvements partisans prirent une plus grande ampleur à partir de la mi-octobre. Dès le 15 du mois, les premières attaques contre les Allemands ont lieu dans la province de Lecco et dans le Val Ossola entre Milan et la frontière suisse. Cette région montagneuse et encaissée était particulièrement propice au développement de groupes partisans. Comme évoqué plus haut, ces groupes revendiquaient une certaine indépendance non seulement militaire mais aussi politique.

En guise d’épilogue, notons la date du 08 décembre 1943. À ce moment, les partisans s’étaient suffisamment développés pour faire vivre un cauchemar aux Allemands et aux fascistes Italiens en Italie du Nord mais si cette date est majeure, c’est qu’elle marque le premier combat de la nouvelle armée italienne face aux troupes allemandes. Chargés par les Américains de s’emparer du Mont Lungo, un des points forts de la ligne Gustav des Allemands, les Italiens du 1er groupe motorisé se lancèrent avec vigueur à l’assaut emportant, après plus d’une semaine de combat, la position et obligeant les Allemands à retraiter. Ayant subi des pertes très graves, le petit corps italien pouvait être fier de lui. Victoire mineure sur le plan stratégique, Montelungo était, sur le plan symbolique, de premier plan dans la confiance qu’elle redonna aux Italiens qui ne soutenaient plus Mussolini. Dans ce très mouvementé second semestre 1943, soldats, partisans, civils italiens avaient prouvé, par ce tragique revirement de l’Italie, que les paroles de l’hymne national du patriote et martyre Gofredo Mamelli n’étaient pas restées vaines : « Siamo pronti alla morte, L’Italie chiamò » [Nous sommes prêts à la mort, l’Italie appelle !]

Raphaël Romeo
 

  1. Troupe d’élite italienne, sorte d’équivalent italiens des bataillons de chasseurs à pied français.
  2. Conseil national de Libération italien crée à Rome le 09 septembre.

Bibliographie :

  • Aga Elena Rossi, Une nation à la dérive. 8 septembre 1943, Bologne, 2003.
  • Badoglio Pietro, Badoglio raconta, Turin, 1955.
  • Patricelli Marco, Septembre 1943. Les jours de la honte, Bari, 2009.
  • Solinas Joachim, Les Grenadiers dans la défense de Rome, Sassari, 1968.

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