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Le général Bosquet à Inkerman le 05 novembre 1854

25 octobre 1854. Dans une plaine désolée de la lointaine Crimée russe, quelques centaines de cavaliers britanniques écrivaient l’une des plus belles pages de gloire des annales militaires lors de la fameuse Charge de la Brigade Légère, action si souvent mise en avant pour illustrer la folie à laquelle mène l’orgueil militaire. Rappelons ici que les hussards et lanciers britanniques ne purent éviter une destruction certaine que grâce au concours providentiel des régiments de chasseurs d’Afrique français. L’aveuglement britannique ne devant son salut qu’à la vista des Français, la situation allait se répéter quelques jours plus tard lors de l’attaque surprise du plateau d’Inkerman le 05 novembre l’une des plus sanglantes batailles que durent livrer les forces armées britanniques au cours de l’Histoire.

 

Mais si l’on commence notre récit à Balaklava, c’est pour présenter le héros de notre histoire connu pour avoir prononcé, avec son fort accent gascon, alors qu’il assistait à la charge britannique : « C’est magnifique mais ce n’est pas la guerre : c’est de la folie ! »

 

Le général Bosquet est né à Mont-de-Marsan le 08 novembre 1810. Fils d’un receveur des hypothèques de la ville, il est assez brillant pour intégrer très vite l’Ecole Polytechnique de Paris à seulement 18 ans. Brillant et bouillant, on le retrouve, dès l’âge de 19 ans, sur les barricades des Journées de Juillet 1830 pour chasser les Bourbons. Passé par l’école d’artillerie de Metz en 1831-1833, il est rapidement envoyé en Algérie où il va démontrer de grandes qualités. Resté en poste en Algérie durant plus de 15 ans, Bosquet va y monter tous les grades devenant finalement général de division en 1853 lors de son retour en France. Ayant combattu dans tous les coins de l’Algérie, à Oran, Mostaganem, Sétif ou encore dans la Grande Kabylie révoltée, blessé gravement, cité plus de six fois à l’armée, Bosquet s’était taillé une réputation de lion au sein de l’armée d’Afrique. Son retour à l’armée métropolitaine pour la guerre s’annonçant en Crimée était une forme de reconnaissance ; on dit qu’il fut l’un des premiers noms que Napoléon III prononça pour former sa liste de généraux de division. Mais Bosquet l’ Africain n’était plus le même que le jeune officier exalté parti il y a de cela 19 ans. Parti léopard, il était revenu lion. Adulé par la troupe, sorte de père pour le fantassin, il était en même temps un brillant tacticien, précis, déterminé, sans cesse inquiet de la perfection des dispositions. Homme à la poigne de fer dans un gant de velours, il avait adopté de son long séjour en Orient, un style de vie particulier qui dénotait des autres officiers supérieurs. Vivant avec une sorte de cour autour de lui, il étonnait les visiteurs quand on découvrait qu’il était constamment suivi par deux voire trois vivandières qui constituaient une sorte de harem pour ses seuls soins. Mais comme le souligne le célèbre Maxime du Camp, ce qu’il y avait d’extraordinaire chez Bosquet, c’est qu’il pouvait tout à la fois justifier le surnom que la troupe lui donnait de Bosquet-Pacha et en même temps être le plus talentueux chez de guerre français de son temps.

Mis à la tête d’une division d’infanterie pour la guerre en Crimée, Bosquet ne met pas longtemps à s’illustrer puisque dès le 20 septembre 1854, soit moins de six jours après le débarquement franco-britannique en Crimée, sa division se trouvait en pointe face aux Russes du Prince Menchikov lors de la sanglante bataille de l’Alma. Lors d’une bataille épique, ses zouaves, par leur sacrifice, arrivèrent à assurer le succès de la journée ; les Britanniques pouvaient déjà faire la connaissance de ce général français. Présent en réserve à Balaklava quelques semaines plus tard, comme on l’a vu plus haut, il prit position avec sa division au poste dit du Télégraphe , un point important permettant de verrouiller la passe de Balaklava. Mais Bosquet l’inquiet ne regardait déjà plus vers Balaklava mais bien plutôt sur sa droite, à Inkerman, à savoir le plateau surplombant Sébastopol, où s’était établi le camp de base des troupes britanniques.

 

Depuis quelques jours, le camp fortifié de Sébastopol s’affairait : le IVème corps russe était arrivé de Moldavie et le généralissime prince Menchikov avait longuement étudié comment utiliser ces trois fraiches divisions aux ordres du général Dannenberg. Le point faible de la ligne alliée avait été testé sans succès à Balaklava mais le plateau d’Inkerman avec le camp de base anglais mal défendu et peu fortifié, une seule redoute sur le flanc droit, présentait toutes les chances de réussir pour les 40 000 Russes de Dannenberg. Le plan de Menchikov était simple mais efficace : pendant que la division Liprandi simulerait une nouvelle attaque à Balaklava et qu’une diversion agirait contre le camp français devant Sébastopol, la vraie attaque russe porterait sur Inkerman avec les divisions Soimonov (15 000 h.) et Pavlov (15 000 h.) principalement avec en soutien une très nombreuse artillerie dont notamment les pièces lourdes de la batterie du phare d’Inkerman et des navires de la flotte de la Mer Noire. L’objectif était de surprendre les Britanniques dont les yeux étaient tournés vers Balaklava, de les écraser et de percer la ligne alliée obligeant Français et Britanniques à refluer vers leur port de débarquement à Eupatoria à l’autre extrémité de la péninsule de Crimée : on pensait même qu’une telle défaite condamnerait la poursuite des combats pour les Franco-Britanniques. Ajoutons que le moral était très haut notamment lorsque l’on reçut la nouvelle que les deux propres fils du Czar, les grands-ducs Michel et Alexandre, venaient combattre en première ligne pour la bataille s’annonçant sur le plateau d’Inkerman.

Les Russes sont là !

Bosquet passa assez mal les premiers jours de novembre : persuadés que les Britanniques s’enferraient dans l’aveuglement en ne fortifiant pas Inkerman, il restait inquiet. Lord Raglan, le généralissime anglais, lui, se satisfaisait d’avoir très bien défendu la passe de Balaklava : il s’estimait prêt à y recevoir de nouveau les Russes.

 

L’aube du 05 novembre ne s’est pas encore manifestée que les sentinelles britanniques entendent un important remue-ménage en provenance de la place de Sébastopol. On ne daigne pas même y jeter un coup d’œil : en effet, les jours précédents, des dizaines de paysans allèrent en tout sens pour approvisionner la ville ; à quoi bon les arrêter puisque le siège n’était pas encore complètement fermé. Sir William Codrignton, général de brigade dans la division légère, passe alors les postes en revue pour vérifier que rien d’anormal ne se passe. Il est cinq heures du matin sonné et le général Codrignton, satisfait, va pour rentrer à son baraquement lorsque des soldats accourent vers lui, la mine déconfite et comme poursuivis par le Diable : la nouvelle tombe, terrible : les Russes attaquent de toute parts ! L’alarme est immédiatement donnée mais il est déjà trop tard. En effet, la première colonne russe du général Soimonoff a massacré les premières sentinelles et semble inarrêtable. Néanmoins, les postes avancés britanniques tirent jusqu’à la dernière cartouche et font souvent mouche avant de se faire tuer sur place : ainsi, le général Soimonoff, qui menait ses troupes en tête, est blessé à mort dès les premières minutes du combat. Cette perte décuple pourtant la rage des Russes qui bousculent tout sur leur passage et terminent l’ascension en quelques minutes faisant irruption au cœur du camp anglais dans le pire des chaos. La plupart des hommes dorment encore, certains courent dans tous les sens pour se munir d’armes de fortunes, pioches, pics et baïonnettes ; les officiers à pied crient les ordres mais peu sont écoutés, de nombreux soldats sont tués dans leur sommeil par les premiers boulets russes ; il faut pourtant s’organiser pour pouvoir riposter aux Russes sous peine de se voir anéantis en quelques instants. La première unité à se mettre en ligne est la brigade de la Garde Royale, les Guards : le Duc de Cambridge, 35 ans, propre cousin de l’impératrice Victoria, vient immédiatement en prendre la tête. Les Ecossais, hommes rudes des Highlands, de la seconde brigade de la 1ère division les suivent. La 2 ème division se forme peu à peu en un immense carré pour former un rempart infranchissable. On envoie chercher la 4 ème division de Sir Cathcart tandis que Sir Campbell essaye tant bien que mal de réunir les éléments de sa division légère qui vient de subir de plein fouet l’assaut russe. Le chaos le plus complet s’installait dans le camp anglais d’autant que les Russes venaient de mettre en batterie plus de 38 pièces dont 22 lourdes pour porter la mort directement sur le plateau d’Inkerman.

« Allez là-bas ! C’est à Inkerman que tout se passera ! »

Dans le même temps, le général russe Liprandi déclenchait l’opération de diversion dans la passe de Balaklava. Sitôt son mouvement amorcé, les divisions française de Canrobert et Bosquet se portent aux armes, la division auxiliaire turque se place en soutien et Lord Raglan peut se satisfaire d’avoir privilégié la défense de Balaklava. Mais pour Bosquet qui place ses hommes comme à la parade, quelque chose ne va pas : on ne voit pas les Russes déboucher du brouillard et son instinct lui fait pressentir un autre danger. Montant à cheval, il charge son rugueux second, le général Bourbaki, de former un corps ad hoc composé d’un bataillon du 7 ème léger, d’un du 6 ème de ligne, quatre compagnies de chasseurs à pied et de deux batteries d’artillerie à cheval de le suivre pour parcourir, au pas de course, les quelques kilomètres le séparant du plateau d’Inkerman. Entendant le canon tonner du côté du plateau, Bosquet se rend compte alors que ses sombres doutes étaient fondés. C’est aux alentours de 7 heures du matin qu’il arrive à proximité d’Inkerman où il rencontre alors les généraux Cathcart et Brown qui lui apprennent, pourtant, que la situation a changé. En effet, grâce au sang-froid des officiers britanniques mais aussi à l’imprécision des Russes, les troupes anglaises ont réussi à juguler l’assaut de la division Soimonov qui, privée de son chef, est venue s’enfoncer dans le cœur du dispositif anglais éprouvant des pertes terribles. Cathcart, persuadé de la supériorité de l’officier britannique et toujours prêt à prendre la parole avec véhémence pour le démontrer, rassure Bosquet presque avec condescendance ; Brown, connu pour sa ténacité et son caractère emporté va dans le sens de son collègue : « Nos réserves sont suffisantes pour parer aux éventualités ; veuillez seulement couvrir un peu notre droite en arrière de la redoute anglaise. » Devant ce refus imprévu, Bosquet ne sait que penser. Il se décide à reprendre la route de Balaklava mais laisse quand même Bourbaki et son détachement entamer un mouvement tournant pour rejoindre la droite britannique. Revenu à son poste du Télégraphe , Bosquet envoie chercher le colonel Steel, l’aide de camp de Lord Raglan qui restait près de lui depuis plusieurs jours pour lui dire d’aller voir à Inkerman ce qui se passe : « Allez là-bas ! C’est à Inkerman que tout se passera ! » Bosquet allait malheureusement avoir raison et les deux généraux écossais allaient regretter leur jugement trop hâtif.

 

« Je crois que nous sommes…très malades… »

En effet, sitôt Cathcart et Brown revenus au camp anglais, la catastrophe se fait jour : si les Russes de Soimonov se sont fait repousser, tel n’est pas le cas de la seconde colonne du lieutenant-général Pavlov qui, avec ses près de 15 000 hommes, a contourné le camp anglais et va maintenant s’abattre sur celui-ci par le flanc alors que l’on croyait le danger passé. Les batteries russes reprennent le bombardement de plus belle. De plus, de nombreux navires de la flotte de la Mer Noire arrivent en soutien et peuvent allonger le tir de leurs pièces lourdes pour littéralement écraser le camp anglais d’obus. La riposte britannique est digne de tous les éloges mais les combattants de l’armée de sa Majesté sont bien prêts de craquer. La droite anglaise spécialement est sujette de toutes les inquiétudes : la seule redoute qui verrouille la position du plateau est défendue dans un bain de sang. C’est d’abord la brigade Adams de la 2 ème division qui s’y enterre avec les 41th et 49th Foot mais ceux-ci sont cloués au sol par l’artillerie russe. La brigade des Guards du duc de Cambridge arrive alors et s’accroche solidement à cette redoute mais on ne compte plus les morts s’amoncelant autour du duc qui, impassible, démontre le plus grand des courages : il s’agira d’un des plus sanglants combats que jamais dut mener la Garde Royale Anglaise de son histoire. Il est plus de 7h30. C’est alors que le général Cathcart, n’écoutant que son honneur de noble écossais, rameute les quelques centaines de soldats immédiatement disponibles pour se jeter sur le flanc des Russes dans une manœuvre désespérée pour soulager la droite anglaise : rapidement cerné de toutes parts, Cathcart, 60 ans, se fait jour dans la masse, l’épée à la main mais bientôt, il tombe, percé de multiples balles russes. Son aide de camp, le fidèle colonel Charles-Francis Seymour, 35 ans, est tué à ses cotés alors qu’il essayait de relever le corps agonisant de son général.

La situation des Britanniques s’envenime dangereusement et les Russes sont bien prêts de percer sur tous les points lorsque l’on aperçoit soudain un nuage de poussière furieux surgir à l’aile droite anglaise et s’enfoncer dans la ligne russe comme une flèche : les Français arrivent !

 

En effet, ayant très vite jaugé la situation, Bourbaki, laissé là par Bosquet, décide, sans ordres, de lancer son faible détachement de 1600 hommes dans une violente attaque à la baïonnette pour soulager la ligne anglaise. Le 6 ème de ligne mené par le colonel de Camas, 47 ans, Saint-Cyrien et héros de la guerre en Algérie, est en première ligne suivi par le 7 ème léger, les deux batteries à cheval du commandant de la Boussinière accourent au grand galop. Devant l’arrivée de ces renforts inespérés, les Britanniques hurlent un immense hourrah pour saluer leur alliés, on raconte même que les blessés se relevèrent pour retourner à leur poste…Les premiers bataillons russes sont renversés par la Furia Francese de Bourbaki qui, le sabre haut, est au cœur de la mêlée. Les combats sont très violents mais le nombre russe écrase bientôt les Français qui se voient contraints de reculer. Bourbaki et de Camas, malgré les pertes, contre-attaquent une seconde fois et repoussent encore les Russes. Nouvelle contre-attaque des Russes ! Cette fois-ci, il faut se replier ; les pertes s’accumulent. Le colonel de Camas, qui dirigeait la retraite de son bataillon, est transpercé d’une balle à la poitrine et s’effondre ; deux soldats viennent le soutenir mais celui-ci refuse leur aide et reste là. On le vit, pour la dernière fois en vie, en train de ramper pour essayer de retrouver son épée, celle de son père, ancien général du Premier Empire. Autour de lui ses hommes se sacrifient pour sauver la retraite : le drapeau, un instant menacé, est sauvé par un lieutenant-colonel qui le ramasse et hurle à ses camarades : « Enfants, au drapeau ! » Les bataillons français bousculés, les Russes s’engouffrent dans la brèche et rien ne semble devoir les arrêter. Les Français sont alors recueillis par l’artillerie britannique qui est arrivée à mettre en batterie 18 pièces pour effectuer un tir de suppression sur les Russes. Les batteries à cheval de la Boussinière tentent l’impossible : faisant évoluer ses canons à faible distance des Russes, le commandant sacrifie ses hommes pour fusiller les Russes à bout portant mais ceux-ci avancent toujours. Les munitions s’épuisent. Les deux batteries à cheval perdent la moitié de leur effectif dans ce combat. De leur côté, les Russes font donner toute leur artillerie et le plateau n’est plus qu’un vaste champ de terre retourné par des milliers de boulets projeté par plus de 100 pièces d’artillerie dont certaines, les pièces de marine, tirent des obus monstrueux de calibre 128. Le plateau d’Inkerman semble perdu et le sort de la guerre pourrait basculer dans les prochaines minutes.

« Allez dire à nos alliés que les Français arrivent au pas de course ! »

Alors, parait Bosquet.
L’épée tirée et le visage furieux, il a les yeux aiguisé du prédateur qui cherche sa proie et l’endroit où frapper. Accompagnée de son état-major, il arrive avec des renforts et pas moins des moindres puisqu’il s’agit, outre quatre compagnies de chasseurs à pied, de la brigade du général d’Autemarre, brigade d’élite s’il en est, puisque composée du 50ème de ligne mais surtout du 3ème Zouave, les héros de l’Alma quelques semaines plus tôt et des Tirailleurs Algériens, les fameux Turcos aux ordres du sévère colonel de Wimpffen. La batterie d’artillerie de la division Bosquet, commandant Barral, suit immédiatement. À la vue de ces nouveaux renforts français, les Britanniques poussent des immenses cris d’encouragements ; Bosquet note lui-même : « Mes troupes sont accourues comme par miracle et si vite que les Anglais nous ont couverts de bourras pendant que nous parcourions, sir de Lacy Evans [le commandant malade de la 2ème division britannique] et moi, le champ de bataille. » Bosquet prend ses dispositions et prévient Barral : « Je vais charger à fond avec les troupes que j'ai sous la main, pour reprendre aux Russes toutes ces positions les Anglais doivent garder ma gauche ; établissez vos pièces de manière à appuyer mon mouvement. » L’offensive à outrance à la française, voilà le plan simple et limpide mais en bon tacticien, Bosquet sait que contre-attaquer sans soutien d’artillerie serait suicidaire ; aussi réunit-on tout ce que l’on peut trouver : les pièces de Barral, celles de la Boussinière, les Britanniques en ramènent quelques-unes : en tout 22 pièces qui établissent un tir de barrage pour stopper l’avancée russe sur le plateau. Avant de se lancer, Bosquet envoie les chasseurs à pied nettoyer les abords de la crête du plateau tandis qu’il relance à l’assaut le groupe de Bourbaki. Les Britanniques, épuisés, retrouvent espoir. C’est à ce moment que de nouveaux renforts français paraissent : le général Canrobert suivent l’exemple de Bosquet a quitté Balaklava avec la 1 ère brigade de Bosquet. Il avait enfin réussi à convaincre Lord Raglan que l’attaque réelle avait lieu à Inkerman ! Lord Raglan avait alors vite envoyé ses aides de camp pour chercher Bosquet qui n’attendait que cela. Le même colonel Steel était venu lui porter la nouvelle et Bosquet se serait alors écrié : « Je le savais bien ! » puis au colonel : « Allez dire à nos alliés que les Français arrivent au pas de course ! »

 

Sitôt arrivé, Canrobert va reconnaitre la brèche entre les Français et l’aile droite britannique : on raconte qu’ayant rencontré un régiment irlandais qui se repliait pour chercher des munitions, il leur ordonna de rester en poste baïonnette au canon pour impressionner l’ennemi. La sacro-sainte prédominance de la baïonnette dans la doctrine offensive française allait pouvoir démontrer son bien-fondé. En effet, Canrobert va vite voir les Zouaves de Bosquet pour leur lancer : « Ce n’est plus de la fusillade qu’il nous faut, c’est de la baïonnette ! » . Les Zouaves n’allaient pas se faire prier : les commandants Dubos et Montaudon ont clairement compris les ordres. Mais tout manque d’échouer. En effet, Bosquet qui se lance à l’assaut du plateau avec les Zouaves voit soudain sa gauche, qu’il croyait être soutenue par les Britanniques, s’effondrer pour laisser apparaitre la colonne d’un régiment sibérien à moins de 40 pas de lui : « Mon général, voici les Russes ! » lui crie-on ! La situation est irréelle, l’instant tragique : si les Russes font feu, Bosquet et sa suite, à peine 50 hommes, sont morts. Mais le fait ne se produit pas et les Russes poursuivent leur route ce qui fait dire à Bosquet cette fanfaronnade en riant : « Voyez donc, ne croirait-on pas qu'ils nous présentent les armes ? » Bosquet doit, néanmoins, suspendre son attaque en attendant de savoir ce que font les Britanniques. Pendant ce temps, Canrobert et Lord Raglan surveillent le champs de bataille et doivent gérer les nouvelles : on annonce de violentes offensives russes à Balaklava, dans le camp français mais il ne s’agit que de fausses nouvelles. Lord Raglan, qui, pour une fois, perd de sang-froid mais non de son flegme britannique, s’écrie à Canrobert : « Je crois que nous sommes…très malades… » ce à quoi le français répond : « Pas trop cependant Milord, il faut l’espérer » . Quelques minutes plus tard, Canrobert est blessé légèrement par un obus à mitraille qui explose juste au-dessus de lui.

 

Canrobert avait pourtant raison d’espérer : Bosquet a décidé de lancer l’offensive seul puisque les Britanniques n’en peuvent plus. Passant parmi les rangs des Zouaves et des Turcos, il les harangue comme un père, leur rappelle leurs exploits passés et l’importance de cette bataille. Désignant la redoute où se battent encore les Guards , il intime aux Zouaves d’aller sauver ces héroïques combattants. Arrivant au milieu des Turcos , Bosquet-Pacha se met à leur parler en langue arabe : « Montrez-vous enfants du feu ! » Les troupes de l’Armée d’Afrique vont répondre à l’appel.

Bondissant comme un seul homme, Zouaves et Turcos se précipitent à l’assaut des lignes russes avec rage renversant tout sur leur passage. Hurlant, criant, sautillant de points en points, ils forment une masse terrifiante pour les Russes habitués à combattre des troupes en ligne. Un officier français de l’état-major de Bosquet se rappelle : « Rien ne peut rendre l'effet produit par l'entrée en ligne de ces vétérans de l'armée d'Afrique, au teint bronzé, au costume étrange, courant la baïonnette en avant ; les tirailleurs algériens bondissaient « au milieu des broussailles comme des panthères (Bosquet)» ; quant aux zouaves, précédés d'un de leurs plus intrépides officiers, le commandant Dubos, ils luttèrent de vitesse avec les Algériens » en manœuvrant avec cette intelligence, cette bravoure à toute épreuve, qui ne s'émeut même pas, quand l'ennemi vous entoure un instant (Bosquet) » Une mêlée confuse se forme. Pendant ce temps, Bourbaki relance pour la quatrième fois ses hommes à l’attaque. Les officiers russes, débordés mais magnifiques de courage ramènent leur hommes malmenés mais les Français sont irrésistibles. Parallèlement, la situation se stabilise sur les autres fronts. Des renforts français accourent pour soutenir la gauche anglaise : le Prince Napoléon amène une brigade de sa 3 ème division, les chasseurs d’Afrique se sont postés en arrière, sur le flanc droit, prêts à intervenir…Les Britanniques revigorés, font front : leurs batteries viennent soutenir celles des Français et ensembles, ils font taire les lourdes pièces russes qui écrasaient le plateau depuis le matin. La première ligne russe trouée, Zouaves et Turcos peuvent rejoindre la redoute anglaise où les Guards du Duc de Cambridge continuaient à se faire héroïquement massacrés. Les ayant dégagés, ils continuent, ivres de sang, à poursuivre les Russes les embrochant à la baïonnette par dizaines. Bosquet, qui suit à cheval en second ligne, ne contrôle plus leur ardeur. Faisant reculer les Russes jusque dans un petit vallon où la retraite devient très difficile, les troupes de l’Armée d’Afrique en font un carnage et rougissent à tel point leur baïonnette que l’on surnommera le lieu le ravin de l’ Abattoir d’après l’expression qu’eut le général Bosquet en voyant la scène : « Quel abattoir ! »

Général, au nom de l’Angleterre, je vous remercie !

Le général russe Dannenberg, écœuré, fait alors sonner la retraite : c’est fini. Protégés par leur nombreuse artillerie, les Russes peuvent effectuer leur repli sans trop de dommages. Le bouillant Bourbaki avait bien essayé de les inquiéter mais il doit abandonner assez vite cette idée. Le temps n’est plus au combat.

 

Peu à peu, les soldats britanniques se relèvent et comptent les morts. Trois généraux tués au combat, plus d’une centaine d’officiers mis hors de combat, 597 et 2163 soldats tués ou blessés, des centaines de chevaux perdus, un camp de base dévasté : le bilan est lourd, très lourd. Le duc de Cambridge, qui avait combattu comme un lion dans sa redoute, erre, hébété, sur le champs de bataille, répétant à ceux qu’il rencontre : « Ils sont morts, mes amis, tous mes frères d'armes, tous ceux avec lesquels j'ai vécu » . Il a le visage marqué, abattu. On dit que le camp anglais est tellement encombré de cadavres de soldats et de chevaux que l’on ne savait plus où mettre les pieds pour marcher : les généraux durent descendre de cheval pour le traverser. Mais la situation aurait pu être pire : tout le monde en a conscience. Il est près de 14 heures lorsque les généraux britanniques et français se rejoignent sur le plateau. Pour les Britanniques, on sait bien tout ce que l’on doit aux alliés français et surtout à cet homme imposant qui, impassible, contemple le plateau. Lord Raglan le cherche des yeux : ayant aperçu le général Bosquet, il se précipite à lui et lui prenant la main le plus chaleureusement du monde, lui prononce ces paroles lourdes de sens : « Général, au nom de l’Angleterre, je vous remercie ! » L’armée britannique devait conserver un vif souvenir de l’action de Bosquet et tous les officiers de l’armée de Sa Majesté étaient d’accord sur ce point après la bataille : « Sans Bosquet, nous étions perdus à Inkerman ».

Les Français perdaient dans cette terrible bataille 229 morts et 1551 blessés tandis que les Russes étaient saignés à blanc avec plus de 10 000 hommes tués ou blessés.

 

Lord Raglan, dans son rapport à la reine Victoria, rendra un vibrant hommage aux Français et notamment au général Bosquet : « C'est pour moi une satisfaction bien grande d'appeler l'attention de Votre Grace sur la brillante conduite des troupes alliées ; les Français et les Anglais ont rivalisé d'ardeur, de bravoure et de dévouement. Je n'essayerai pas d'entrer dans le détail du mouvement des troupes françaises je craindrais d'en faire un exposé inexact, mais je suis fier de l'occasion de rendre hommage à leur courage et aux services qu'elles ont rendus avec tant de vigueur, de payer un tribut d'admiration à la belle conduite de leur chef immédiat, le général Bosquet. »

« Votre général est bien fort, ce serait un grand malheur si vous le perdiez »

Pour Bosquet, la guerre devait continuer. Hélas, pourrait-on dire. En effet, accumulant les actions d’éclat durant cette guerre, il est choisi pour mener l’assaut principal le 08 septembre 1855 sur le bastion de Malakoff lors de l’opération qui devait décider du sort de la guerre. Le bastion fut pris, la guerre remportée mais Bosquet était très gravement blessé. Revenu en France, il y fut couvert d’honneurs par Napoléon III et devint même maréchal de France en 1856. À 46 ans, Bosquet aurait pu devenir l’un des plus grands chefs de guerre français de la seconde moitié du XIXème siècle. Mais les blessures du bastion de Malakoff en décidèrent autrement et le 21 février 1861, dans la ville de Pau, entourée par sa famille, le maréchal Bosquet, décédait, à seulement 50 ans des suites de ses blessures. En guise de conclusion, posons-nous seulement la question : que ce serait-il passé si, en 1870, les armées françaises avaient été commandés par un homme de la trempe de Bosquet plutôt que par un Mac-Mahon ou un Bazaine ? La France vainqueur en 1870 et la face du monde était changée…Mais pour finir, évoquons, plutôt, les paroles d’un officier russe qui, après la capitulation de Sébastopol, devait dire à l’un des aides de camp du général : « Votre général est bien fort, ce serait un grand malheur si vous le perdiez » . Paroles tragiquement prophétiques.

Raphaël Romeo
 

Bibliographie

  • -Bazancourt César, L’expédition de Crimée jusqu’à la prise de Sébastopol, Paris, 1857.
  • -Fabre de Navacelle Henry de, Précis des guerres du Second Empire, Paris, 1887.
  • -Fay Charles-Alexandre, Souvenirs de la Guerre de Crimée, Paris, 1889.
  • -Thomas Gustave-Frédéric, Eloge du maréchal Bosquet, Fontainebleau, 1866.

Le 13 octobre 1943, un coup de tonnerre ébranlait le ciel troublé du cours de la Seconde Guerre Mondiale : l’Italie, fidèle et servile alliée de l’Allemagne nazie depuis 1940, changeait brutalement de camp et déclarait la guerre à son alliée de la veille par la voix du nouveau chef du gouvernement italien depuis l’éviction surprise de Mussolini le 24 juillet précédent, le maréchal Pietro Badoglio. Depuis son refuge de Tarente, dans le coin sud-est de la péninsule, Badoglio et son principal soutien, le roi d’Italie Victor-Emmanuel III, prenaient ainsi la lourde décision non seulement de se désolidariser de l’Allemagne mais en plus d’entrer en guerre aux cotés des Alliés. Dans l’optique d’une victoire des Alliés, l’Italie se devait de participer à la reconquête de son propre territoire. Or, comment agir ainsi alors même que l’armée italienne n’existait quasiment plus et que le pays se divisait entre partisans de Mussolini et partisans du roi et que plus de 150 000 soldats allemands d’élite se massaient entre Naples et Rome ?

 

Le changement de camp de l’Italie ne datait pourtant pas du mois d’octobre. Le 24 juillet 1943, à la suite d’un surprenant coup politique fomenté par une frange de son propre parti et surtout par le roi Victor-Emmanuel III, le dictateur italien Benito Mussolini se trouvait mis sur la touche et envoyé en résidence surveillée sous bonne garde. Le 03 septembre suivant était déjà signé l’armistice de Cassibille, dans un petit village sicilien près de Syracuse entre le haut commandement allié et le général Castellano, envoyé du roi d’Italie : par celui-ci, l’Italie se désengageait définitivement de la lutte contre les Alliés. Mais ce que voulait les Alliés, c’était que l’accord soit révélé au grand public pour faire cesser le plus tôt possible les hostilités et désengager les troupes italiennes du conflit. Badoglio et le nouveau gouvernement italien eurent un moment d’hésitation : comment agiraient les Allemands et leurs troupes présentes un peu partout dans le pays en vertu de l’opération Alaric, une mesure préventive organisée par Hitler dans le but de contraindre l’Italie à rester dans son camp suite à la déchéance politique de Mussolini ? L’attitude des Alliés va alors être assez condamnable mais elle répond à l’urgence du moment : en effet, l’aviation américaine est envoyé bombarder plusieurs villes d’Italie comme Civitavecchia, Viterbo ou même Naples entre le 05 et 07 septembre. Voyant que Badoglio ne se prononçait pas encore, Eisenhower prit alors sur lui d’annoncer, de son propre chef, l’armistice par le biais de la radio le 08 septembre à 18h30. Prévenu immédiatement, Badoglio dut réagir et prit la parole pour confirmer la nouvelle à son pays aux alentours de 19h30. La Seconde Guerre Mondiale du royaume d’Italie aux côtés des forces de l’Axe prenait officiellement fin. Mais Hitler n’avait pas dit son dernier mot. Enragé par la nouvelle, il s’occupa d’abord d’abattre son atout maitre : Mussolini. Que devenait, en effet, l’ex-leader de l’Italie fasciste ? Mis sous bonne garde par les autorités italiennes, il avait été placé en résidence surveillée dans un lieu désolé des montagnes centrales du pays, les Abruzzes, dans le massif dit du Gran Sasso, à près de 3000 mètres, éloigné de toute ville à 50 kilomètres à la ronde. Hitler confie la mission au célèbre Otto Skorzeny, son meilleur chef de commando SS, avec comme objectif d’exfiltrer Mussolini sans tirer un seul coup de feu. Secondé par les meilleurs parachutistes de l’armée allemande, Skorzeny avec seulement une vingtaine d’hommes, réussit cet exploit le 12 septembre en faisant évacuer Mussolini devant des soldats italiens qui ne comprennent pas ce qui se passe. Une fois récupéré Mussolini, Hitler peut alors espérer recréer une Italie à sa solde : ce sera la République sociale de Salò créée le 23 septembre suivant.

Entre-temps, le Führer avait donné ses ordres pour mettre en application le niveau 2 de l’opération Alaric : les forces militaires italiennes devaient partout être désarmées et internées, ceux qui respecteraient l’armistice envoyés dans des camps de travail et partout, les troupes allemandes devaient prendre le contrôle des villes et points clés du pays.

Or, à cette date, L’Italie, qui contrôlait encore d’immenses territoires en plus du sien national comme la Corse, la Provence, les Balkans, la Grèce ou les iles de la Mer Egée, possédait encore plus d’1 200 000 hommes sous les armes et pour ces derniers, usés par des années d’une guerre qu’il ne voulaient pas, déposer les armes devant les Allemands était inacceptable. Commencerait alors une des luttes parmi les plus héroïques et les plus méconnues de la Seconde Guerre Mondiale entre des divisions italiennes éparpillées et laissées à l’abandon et des troupes allemandes rigoureusement implacables.

 

Les hostilités commencent moins d’une heure après la proclamation de Badoglio. Rome est le premier objectif. Défendue par le corps d’armée du général Carboni, elle pouvait compter sur plus de 55 000 soldats répartis en sept divisions d’infanterie et deux de blindés avec 200 chars : néanmoins, l’état de désorganisation des troupes handicapait sérieusement les Italiens. Surtout, il ne s’attendaient pas à la rapidité de la réaction allemande. Les Allemands avaient, en effet, prévu le coup et surveillaient hardiment la capitale romaine : la transmission radio n’est pas encore fini que le maréchal Kesselring, commandant les troupes allemandes au sud de Rome, a envoyé ses ordres pour mettre en marche les 26 000 hommes et 100 chars présents au nord et sud de Rome. Badoglio est à peine sorti de son poste radio que dès 20h30, les combats débutent à la périphérie de Rome. À moins d’une quarantaine de kilomètres au sud, la 2ème division de parachutistes de la Luftwaffe déclenche l’offensive, s’empare d’un dépôt de carburant et refoule les fantassins de la 103ème division Piacenza. Moins d’une heure plus tard, les paras d’élite allemand atteignaient déjà le quartier à l’architecture fasciste emblématique de l’EUR dans la banlieue sud-ouest de Rome. Remontant le Tibre, les Allemands sont alors arrêtés in extremis aux portes de la ville par les grenadiers de la 21ème Granatieri di Sardegna, l’une des meilleurs unités de l’armée italienne aux ordres du rugueux général sarde Joachim Solinas. Celui-ci est alors contacté vers 22 heures par les Allemands pour se rendre ; on lui annonce que la 103ème Piacenza vient d’effectuer sa reddition tout comme la 220ème côtière : il répond fermement que l’on se battra et prend position à la Porta San Paolo qui verrouille l’accès sud de Rome. Au nord, la 3ème Panzergrenadier Division amorce son mouvement mais se heurte à la division blindée Ariete de l’intraitable général Raffaele Cadorna. Les combats s’intensifient à la nuit et vers 02 heures, l’aéroport de Ciampino, au sud-est, tombe. Une heure plus tard, les Allemands entrent dans la ville même à l’est tandis que les combats de la Porta San Paolo deviennent plus violents. Les blindés de Cadorna sont venus renforcer les grenadiers de Solinas tandis que de toutes les parts de la ville, les éléments les plus épars viennent à s’agréger à cet ultime point de défense : lanciers à cheval du 8ème Montebello, transporteurs militaires, carabiniers de la gendarmerie, élèves-gendarmes, soldats de la police coloniale, de nombreux civils viennent donner le coup de main. Mais la résistance ne peut espérer s’éterniser. Il faut donc évacuer le gouvernement : vers 5h10, le roi, son fils le prince hériter Humbert de Savoie, Badoglio et les principaux ministres, quittaient précipitamment la ville à bord de sept voitures, direction : Pescara sur la cote Adriatique, 210 kilomètres plus loin, pour s’embarquer en vue de rejoindre la province des Pouilles et le port de Brindisi. Le général Carboni, laissé seul, décide de s’éclipser en attendant la fin des combats. La nouvelle du départ du roi va d’ailleurs décourager les dernières résistances mais les combats, sporadiques, violents, se prolongent jusqu’au 10 septembre. Dans la soirée du 9, les blindés de l’Ariete du général Cardona et les fantassins de la 10ème Piave arrivent à rompre l’encerclement et à retraiter vers Tivoli, 35 kilomètres à l’est : ils sont suivis par de nombreux autres détachements. Pendant ce temps, les Allemands s’emparent de tout les postes stratégiques dont le QG général de Monterotondo au nord de Rome malgré des pertes qui s’accumulent. Le soir du 09, seule la Porta San Paolo résiste encore : Solanas, ses grenadiers et militaires divers aidés par de très nombreux civils cesseront la lutte le lendemain dans l’après-midi. Mais la journée du 10 connait encore de violents combats : c’est le temps des actions collectives désespérées et des exploits individuels tragiques. Citons ainsi le cas du lieutenant du 4ème régiment de blindés italien, Vicenzo Fioritto, alors âgé d’à peine 22 ans, qui chargé d’apporter son soutien aux combattants de la Porta San Paolo avec ses 11 véhicules blindés, fut rapidement laissé presque seul dans son char, ses soldats ayant presque tous été tués ou blessés : ne se démontant pas, il choisit de continuer à foncer sur les lignes allemandes pour montrer l’exemple et quoique grièvement blessé à cause d’une grenade qui lui déchira un bras, il eut encore la force de lever un poing rageur vers le ciel pour encourager ses camarades avant de s’effondrer mort dans son char.

 

Cette héroïque défense aura tout de même coûté 414 militaires et 183 civils tués aux Italiens ; quant aux Allemands, ils perdaient 109 tués et 510 blessés dans ces combats romains.

Rome ainsi conquise, le gouvernement italien désormais en exil pouvait du moins compter sur le soutien des troupes alliées débarquées dans les Pouilles le 09 septembre. Mais pour la majeure partie des troupes italiennes, il n’en serait pas de même. Nous n’allons pas détailler autant les autres opérations similaires qui eurent lieu dans les autres parties du territoire italien, national et impérial mais nous allons survoler les principaux événements de la trame chronologique en passant en revue les différentes provinces occupées par l’armée italienne d’alors.

Dès le 04 septembre, en Corse, le général sicilien Magli avec ses plus de 80 000 des forces d’occupation, recevait l’ordre secret de ‘’jeter à la mer’’ les 12 000 SS de la brigade allemande Reichführer. Pendant quatre jours, il hésite sur quoi faire mais sitôt l’armistice déclaré le 8, il reçoit un ultimatum de la Résistance Corse sur ses intentions : Magli décida en conséquence d’unir ses troupes aux Français Libres pour combattre les Allemands. Aussitôt, à Bastia, les navires italiens ouvrent le feu sur les Allemands présents dans le port : le 09 septembre, deux navires réussissent l’exploit d’envoyer par le fond sept navires allemands. Magli incite ses hommes à collaborer avec les résistants corses et les Allemands se voient repoussés sur tous les points. À la fin du mois, la 20ème division Frioul s’associe avec les Tabors marocains pour attaquer violemment les Allemands aux environs de Porto-Vecchio et remporte un succès décisif le 03 octobre. La contribution italienne à la libération de la Corse fut vivement saluée par le général Louchet commandant les Français Libres comme en témoigne une lettre qu’il écrivit au général italien de la 20ème Frioul : « Je suis donc heureux de vous exprimer toute ma reconnaissance pour votre aide entière et généreuse et je vous demande de transmettre également à vos troupes mes remerciements et mes compliments ». Près de 700 soldats italiens tués ou blessés sanctionnaient cette aide.

 

Dans la région de Naples, le 19ème corps d’armée italien est vite dispersé et en moins de deux jours ses divisions sont désarmées : son général avait fuit avant même les combats. Dans la ville même de Naples, des combats plus violents opposent les Allemands aux civils même. La défense du sud de l’Italie est plus importante. Si les Allemands s’emparent de Potenza en Calabre dès le 09 septembre et que le 31ème corps subit de lourdes pertes en Calabre centrale, le 9ème corps d’armée italien réussit à empêcher ceux-ci d’arriver dans les Pouilles profitant de l’arrivée rapide des Américains le 09 septembre au soir lors de l’opération Slapstick qui voit le débarquement de la 1ère division aéroportée américaine à Tarente. Entre-temps, le même jour, l’important port voisin de Bari avait été libéré de la garnison de 200 Allemands suite à l’assaut conjoint d’un bataillon de Bersaglieri11 d’une centaine d’hommes et des civils de la ville portuaire dont de jeunes garçons de 14-15 ans qui n’hésitent pas à jeter des bombes artisanales sur les camions allemands : ce port majeur du sud de l’Italie est ainsi sauvé dans l’optique du débarquement prochain des renforts alliés. En Sardaigne, le général Basso commandait quatre divisions d’infanterie et trois divisions côtières. Le haut-commandement allemand décida alors de faire passer dans l’ile une division d’élite, rentrée d’Afrique avec Rommel, la 90°Panzergrenadier Division qui ne réussit pourtant pas à maintenir tranquilles les Italiens et dut passer en Corse le 18 septembre.

Les opérations furent plus compliquées dans le nord de l’Italie là où les Allemands étaient davantage en force et mieux organisés. Turin, Gênes, Novare, Livourne, Florence, Parme, Piacenza, Modène se rendent aux Allemands sans réellement combattre. Il faut dire que ceux-ci ont dans la région des troupes particulièrement efficaces notamment la 1ère Division SS Adolf Hitler partie du IIème SS Panzerkorps. Le port militaire majeur de la Spezia est pris pour cible, dès le 09 septembre, par l’aviation allemande qui arrive à couler l’un des fleurons de la marine italienne, le Roma, qui saute emportant avec lui la vie de 1393 marins dont le premier amiral de la flotte, Bergamini ; d’autres navires arrivent pourtant à prendre le large pour rejoindre Malte et les Britanniques. Les troupes offrent légèrement plus de résistance dans les montagnes notamment à Rovereto dans le Trentin avec les divisions alpines mais tout est rapidement terminé aux alentours du 10 septembre. Les combats s’intensifient dans la province plus périphérique du Frioul où la 71ème division allemande se trouvent opposée à une résistance inattendue de deux divisions italiennes alors même que les partisans de la résistance slovène font irruption frappant dans les deux camps.

 

Si l’on sort du cadre national italien, les choses se passèrent parfois plus tragiquement étant donné l’éloignement des gouvernements centraux et la latitude laissée aux généraux de divisions. De plus, les années de combat avec les partisans dans les Balkans avaient donné à la foi une grande expérience aux troupes italiennes et un certain dégout de la cause fasciste en raison de la guerre sale à mener.

Parlons d’abord de la IVème armée italienne stationnée dans la Provence française et qui comptait près de 60 000 hommes. Alors en voie de transit, elle fut rapidement démantelée en quelques jours. Néanmoins, les officiers italiens réussirent à sauver le trésor de l’armée et certains groupes allèrent se cacher dans les montagnes alpines pour constituer des poches de résistances.

Il n’en fut pas de même dans les Balkans où la nombreuse présence militaire allemande avec leurs alliés nationalistes croates notamment rendait impossible l’hypothèse d’un retour dans la mère patrie des soldats italiens. Certains choisirent alors de se battre jusqu’au bout. Il s’agissait tout de même de plus de 30 divisions comptant 500 000 soldats. En face une vingtaine de divisions allemandes ainsi que de nombreuses formations croates supplétives.

Les combats commencent dès le 10 septembre en Slovénie, Bosnie et sur la cote dalmate. Là, la IIème armée italienne, cernée de toutes parts, est vite contrainte à la reddition. Les Allemands se distinguent en faisant assassiner 3 généraux et 46 officiers supérieurs italiens qui venaient de se rendre. Cela va devenir une triste habitude de leur part. La 18ème Messina résiste jusqu’au 14 septembre, la 32ème Marche tient Raguse quelques temps avant de devoir se rendre de même que la 155ème Emilia qui avait tenté de se retrancher au Monténégro. Pendant ce temps, la 15ème Bergamo, malgré sa reddition, voyait tous ses officiers supérieurs être passés par les armes lors du massacre de Trilj en Croatie. En Serbie, la 19ème Venezia et la 1ère alpine, devant l’adversité, décident de prendre le maquis et de rejoindre le résistant serbe Tito formant de fait la division des partisans de Garibaldi en hommage au célèbre patriote de l’Indépendance. Cette unité se couvrira de gloire notamment en 1944 lorsqu’elle brise l’avancée allemande au Monténégro et sauve Tito d’une défaite probable. En Grèce, les hommes de la XIème armée sont victimes des errements de leurs chefs qui préfèrent obéir aux Allemands en ne donnant aucun ordre offensifs : la plupart des divisions sont démantelées sauf la 24ème Pignerolo, stationnée en Thessalie et qui décide d’interdire la ville de Larissa, en Grèce du nord, aux Allemands. Confrontée à un violent assaut allemand, les hommes de la 24ème retraitent dans les montagnes du nord-est de la Grèce pour s’unir avec les partisans grecs : certains pourront continuer la lutte jusqu’en mars 1945 avec les partisans, d’autres trahis par ces même partisans grecs, devront se rendre. La situation la plus tragique se joue dans les iles de la Mer Egée et Adriatique : les divisions de Crète et de Rhodes abandonnent le combat dès le 12 septembre face à des Allemands pourtant inférieurs en nombre, les iles du Dodécanèse sont rapidement prises malgré l’intervention de l’aviation britannique mais à Corfou et Céphalonie, les 11 000 hommes de la 33ème Acqui décident de repousser les Allemands avec vigueur. Devant cette résistance, les Allemands reviennent en force le 15 et les combats se poursuivent avec violence jusqu’au 22 septembre à Céphalonie, Corfou ne tombant que le 25. Les Italiens auront perdu plus de 1350 tués et blessés dans ces combats mais la répression va être bien pire puisque le général Gandin, les 400 officiers de sa division ainsi que plus de 4000 hommes vont tous être fusillés par les Allemands. Les 135 000 hommes de la IXème armée italienne d’Albanie sont attaqués subitement le 11 septembre : le quartier-général est fait prisonnier et les divisions laissées à leur libre initiative. La plupart se rendent ; la 41ème Firenze se bat quelques temps, la 151ème Perugia prolonge le combat, elle, jusqu’au 22 septembre : son général ainsi que plus de 130 de ses officiers seront exécutés sommairement par les Allemands. Un grand nombre de soldats italiens seront hébergés par les populations locales, d’autres iront renforcer les rangs des partisans albanais, d’autres enfin arrivent à traverser l’Adriatique pour rejoindre la nouvelle armée dite cobelligérante que mettaient en place Badoglio et le roi Victor-Emmanuel.

Les chiffres sont affolants. Plus d’un million de soldats italiens ont été désarmés par les Allemands depuis la proclamation de l’armistice. Une centaine de navire a été capturés, une quarantaine perdus par sabordage, plus de 5500 pièces d’artillerie capturées, près d’un millier de blindés et auto-blindées au pouvoir des Allemands. Autant dire que les forces combattantes italiennes n’existent plus. C’est ce qu’écrit un communiqué officiel de la Wehrmacht dès le 10 septembre. Pourtant, rien n’est fini. En effet, deux dynamiques commencent à prendre de l’ampleur. C’est déjà la formation de cette armée dite de cobelligérante dans les Pouilles autour de Tarente et Brindisi avec les rescapés des opérations de septembre.

 

Dès le 26 septembre, dans les environs de Brindisi, était formé le 1er groupe motorisé de la nouvelle armée cobelligérante. Il comptait 295 officiers et 5387 hommes de troupe. Il avait été créée par subdivision de la 58ème division Legnano qui, postée dans les Pouilles le 08 septembre, avait pu échapper aux représailles allemandes. Le général turinois Vincenzo Dapino, 52 ans, prit en charge l’ensemble de ces unités. Dans cette région, on pouvait trouver également la 152ème Piceno. Comme unité de second niveau, on comptait aussi la 209ème division côtière qui fut attachée à la 8ème armée britannique comme troupe de sécurité. Ces forces furent rejointes quelques temps plus tard par la 184ème division parachutiste Nembo en provenance de Sardaigne et arrivée avec les alliés début septembre lors du débarquement en Calabre. Néanmoins, cette division avait été gangrénée par les désertions de masse pro-allemandes depuis l’armistice de septembre. De la Calabre même, fut formé le groupe de combat Mantova avec les restes de la 104ème division Mantova et de la 54ème Napoli. Rapatriée de Sardaigne, la 31ème Calabria devint une division de réserve destinée à la sécurité intérieure de la dite province.

Il restait également les héroïques divisions de Corse du général Magli. La 20ème Frioul, la 44ème Cremona, qui rentrèrent sur le continent mi-octobre.

Fin septembre, se reconstituait également une force d’aviation avec l’ICBAF (Italian Co-Belligerent Air Force) qui pourrait compter d’ici la fin du mois d’octobre sur au moins 165 appareils pouvant mener des missions : les Alliés ne les emploieront que dans des opérations secondaires dans les Balkans.

Mais c’est le mouvement partisan qui va former le noyau dur du nouveau combat que vont mener les Italiens à présent contre le régime nazi mais aussi contre la république fantoche de Mussolini à la fin du mois de septembre. Dès la proclamation de l’armistice et l’arrivée en masse de soldats démobilisés essayant de fuir la déportation dans les camps de prisonniers allemands, des groupes de résistance vont se former notamment en Italie du Nord là où l’occupation allemande se fait le plus lourdement sentir. La plupart vont être regroupé au sein d’un organisme central, le CNL22, avec des filiales dans toutes les plus grandes villes italiennes mais certains mouvements resteront en dehors agissant selon des logiques propres. C’est le temps pour les expériences politiques diverses notamment de type communiste, l’organisation partisane favorisant la solidarité entre des hommes issus de toutes les classes sociales. On verra même des partisans s’autonomiser comme ceux du Val d’Ossola, au nord de Milan, qui se déclara république autonome. Citons ainsi le cas du célèbre partisan, Alfredo di Dio dans le Val d’Ossola justement. Agé de seulement 23 ans, ce lieutenant de blindés avait demandé l’autorisation à ses chefs de combattre les Allemands dès le 08 septembre mais devant leur refus avait décidé de prendre le maquis au plus vite. Avec quelques hommes, il formera la première ossature d’une bande célèbre : le Capitaine comme on le surnommera bien vite réunira alors toutes les bandes sous son autorité rendant la vie impossible aux Allemands et brisant l’autorité des fascistes italiens de Mussolini ; ce héros de la résistance italienne mourra en octobre 1944 alors qu’il défendait la retraite de ses hommes cernés par des milliers de soldats fascistes décidés à en finir avec ces partisans. Les Allemands, qui ont, comme on le sait, une sainte horreur des partisans, vont imposer des sanctions très dures : 100 exécutions pour un 1 Allemand tué, des déportations de masse mais très vite, ils vont perdre le contrôle de la situation notamment en Italie méridionale où la proximité des Alliés et leur avance inexorable, fait chauffer les esprits. Là, ce n’est pas seulement les partisans qui vont s’opposer aux Allemands mais parfois la population toute entière. C’est ainsi le cas à Matera, ville secondaire du sud du pays à 75 km à l’est de Tarente qui le 21 septembre se soulève contre la garnison allemande et l’oblige à retraiter : une première. Les Allemands se distingueront alors en faisant fusiller les 15 otages qu’ils détenaient. Mais l’événement qui, le mieux, exprime la dynamique de ce mouvement populaire reste sans doute ce que l’Histoire retint comme les Quatre Jours de Naples durant lesquels la ville de Naples réussit à chasser les Allemands par la seule force d’une insurrection populaire, les Alliés étant encore trop loin. Tout commence le 27 septembre. Les Allemands disposent encore de 8000 hommes dans la ville : prévoyant l’abandon prochain de la ville, Hitler avait donné ses ordres pour que Naples soit réduite en cendres. Le 26, déjà, les trains à destination de l’Allemagne transportant des déportés, avaient été pris d’assaut et les déportés libérés par la foule. Le 27, dans la matinée, une voiture allemande est prise pour cible, un officier est abattu : c’est le signal de la révolte. Partout les groupes de soldats allemands sont pris pour cible par des insurgés dont le nombre ne cesse d’augmenter. Conduits par des officiers démobilisés, ils s’arment de fortune et n’hésitent pas à s’attaquer aux véhicules et aux blindés. Un groupe de 200 civils conduits par un lieutenant conduit le siège du château en bord de mer tandis qu’en soirée, plusieurs centaines d’insurgés se dirigent sur les jardins royaux où les Allemands avaient établi leur quartier-général. Le lendemain, la ville s’embrase et les combats se multiplient : femmes, enfants y participent et les Allemands sont débordés de toutes parts car à chaque fois, ils doivent intervenir à de multiples endroits simultanément. Ils regroupent plusieurs centaines d’otages dans un stade : la foule en délire décide d’y donner l’assaut. Le troisième jour, le 29, les combats prennent une autre dimension ; les insurgés s’organisent et des chefs prennent le commandement. Anciens officiers, médecins, étudiants, on s’improvise chefs de commandos et de districts. Les Allemands décident de contre-attaquer violemment et lancent quelques-uns de leurs terrifiants chars de classe Tiger dans les rues de la ville. Qu’importe : on les attaque à la grenade, à la mitrailleuse de fortune, à la bombe artisanale s’il le faut ! On cite souvent le courage inouïe du jeune garçon de 11 ans, Gennaro Capuozzo et il nous faut en dire deux mots. Fils d’un militaire italien disparu au front et seul garçon restant dans sa famille pauvre du centre de Naples, Gennaro est le prototype du petit méridional débrouillard et courageux. On sait peu de choses sur lui mais selon la légende, ayant vu passer des partisans devant la maison, il serait allé voir sa mère pour lui dire : « Maman, je m’en vais jusqu’à ce que Naples soit libre ! » Ayant rejoint ses camarades de classe et de jeu, ils forment le projet de montrer aux adultes que les jeunes Napolitains peuvent aussi prendre part à l’insurrection. Ayant récupéré des armes de fortune, Gennaro et les siens réussissent alors l’exploit d’arrêter une jeep allemande faisant prisonnier les soldats allemands qui n’en croient pas leur yeux. Quelques instants plus tard, survolté par ce premier coup, Gennaro se serait précipité dans la rue en criant : « Nous allons leur montrer qui sont les Napolitains ! » Apercevant deux panzers allemands au bout de la rue, il s’empare de plusieurs grenades artisanales et complètement à découvert va pour les lancer sur ces monstrueux Tiger allemands. Les tourelles automatiques se tournent alors vers lui, il est repéré. C’est le combat de David contre Goliath. Mais la guerre ne convient pas aux héros de 11 ans et Gennarino comme on l’appelait, tel Gavroche sur les barricades, est blessé à mort par une déflagration emportant sa petite âme de grand homme. Il reçut à titre posthume la plus haute distinction militaire italienne pour acte de courage exceptionnel en face de l’ennemi.

 

En fin d’après-midi, le commandant allemand constatant l’inutilité de poursuivre la défense accepte de traiter avec les insurgés. C’est la première fois de toute la seconde guerre mondiale qu’un officier supérieur allemand consent à traiter avec des insurgés. Il compte sur ses otages du stade pour exiger le libre passage pour ses troupes vers le nord. En effet, il craint, à juste titre, que la bouillante ville de Naples ne referme son ardeur sur lui et ses quelques 8000 hommes ; on compte à ce moment des dizaines de milliers d’insurgés qui parcourent les rues. Le lendemain, les Allemands effectuent leur retraite mais les combats ne cessent pas loin s’en faut : les canons allemands tirent encore à tout va sur la ville et les incendies se multiplient. Les Allemands respectent ainsi les ordres d’Hitler de brûler la ville. Heureusement pour les Napolitains, ces incendies ne seront que partiels. Le 1er octobre, à 9h30, soit cinq jours après le déclenchement de l’insurrection, les chars américains entraient au sud de la ville tandis que les derniers Allemands quittaient la ville : les Napolitains pouvaient se targuer de les avoir chassé seuls. Entre 168 et 562 ex-soldats et partisans et environ 160 civils napolitains payèrent de leur vie cette initiative. Les Allemands n’avaient perdu qu’entre 54 et 96 soldats tués.

C’est au nord de Milan, dans les premiers contrefort des Alpes, que les mouvements partisans prirent une plus grande ampleur à partir de la mi-octobre. Dès le 15 du mois, les premières attaques contre les Allemands ont lieu dans la province de Lecco et dans le Val Ossola entre Milan et la frontière suisse. Cette région montagneuse et encaissée était particulièrement propice au développement de groupes partisans. Comme évoqué plus haut, ces groupes revendiquaient une certaine indépendance non seulement militaire mais aussi politique.

En guise d’épilogue, notons la date du 08 décembre 1943. À ce moment, les partisans s’étaient suffisamment développés pour faire vivre un cauchemar aux Allemands et aux fascistes Italiens en Italie du Nord mais si cette date est majeure, c’est qu’elle marque le premier combat de la nouvelle armée italienne face aux troupes allemandes. Chargés par les Américains de s’emparer du Mont Lungo, un des points forts de la ligne Gustav des Allemands, les Italiens du 1er groupe motorisé se lancèrent avec vigueur à l’assaut emportant, après plus d’une semaine de combat, la position et obligeant les Allemands à retraiter. Ayant subi des pertes très graves, le petit corps italien pouvait être fier de lui. Victoire mineure sur le plan stratégique, Montelungo était, sur le plan symbolique, de premier plan dans la confiance qu’elle redonna aux Italiens qui ne soutenaient plus Mussolini. Dans ce très mouvementé second semestre 1943, soldats, partisans, civils italiens avaient prouvé, par ce tragique revirement de l’Italie, que les paroles de l’hymne national du patriote et martyre Gofredo Mamelli n’étaient pas restées vaines : « Siamo pronti alla morte, L’Italie chiamò » [Nous sommes prêts à la mort, l’Italie appelle !]

Raphaël Romeo
 

  1. Troupe d’élite italienne, sorte d’équivalent italiens des bataillons de chasseurs à pied français.
  2. Conseil national de Libération italien crée à Rome le 09 septembre.

Bibliographie :

  • Aga Elena Rossi, Une nation à la dérive. 8 septembre 1943, Bologne, 2003.
  • Badoglio Pietro, Badoglio raconta, Turin, 1955.
  • Patricelli Marco, Septembre 1943. Les jours de la honte, Bari, 2009.
  • Solinas Joachim, Les Grenadiers dans la défense de Rome, Sassari, 1968.

Pour aller plus loin :

Tout le monde connait, du moins de nom, la plus célèbre victoire de Napoléon Ier : la bataille d’Austerlitz, le 02 décembre 1805 en Moravie. Mais ce qui est moins connu, c’est que juste quelques mois auparavant, fin août, les troupes de la Grande Armée se trouvaient encore cantonnées sur le littoral de la Manche en vue d’une invasion de l’Angleterre soit 1250 kilomètres plus à l’ouest. À une époque où les fantassins ne devaient compter que sur leurs pieds et où l’intendance d’une armée était d’un fastidieux à en perdre son latin, jugeons de l’exploit accompli par ces soldats français qui traversèrent, en un peu moins de trois semaines se retrouvèrent sur le Rhin pour se tenir prêt à remporter l’une des plus belles victoires françaises de tout les temps.

 

Cette victoire éclatante qui clôt d’un coup une campagne contre une coalition de quasiment tous les pays d’Europe est le résultat d’un travail d’organisation véritablement génial en amont et qui démontre que chaque bataille napoléonienne était avant tout une victoire sur le plan de l’organisation avant même le combat.

Nous sommes le 22 août 1805, camp de Boulogne-sur-Mer, dans le nord de la France. Napoléon est inquiet et fier comme jamais. Fier car depuis deux ans qu’il murissait cette idée, voilà qu’elle vient de prendre forme : autour de lui, à Boulogne même mais aussi à Saint-Omer, à Calais, à Etaples, au Touquet, à Montreuil, à Brest et jusqu’en Belgique, tout le littoral de la Manche était garni de la plus belle armée qui jamais fut. Plus de 200 000 hommes, quasiment tous des vétérans des guerres révolutionnaires commandés par des maréchaux ayant tous gagné leur titre sur des champs de bataille. L’objectif : l’Angleterre. Depuis douze ans que la perfide Albion narguait la France se réfugiant derrière la Manche pour organiser des coalitions contre elles tout en évitant le contact direct. Mais cette fois-ci, Napoléon a tout prévu et tout préparé. Pendant deux ans, on a construit des camps fortifiés qui sont des véritables villes militaires ; on s’est entrainé, on s’est perfectionné. Tout est prêt pour cette fin de mois d’août, les troupes sont, pour la plupart, déjà embarquées et Napoléon le sait bien : une fois la Manche passée, rien n’arrêtera les Français, ce sera une question de jours pour prendre Londres. D’ailleurs, c’est la panique et l’angoisse qui règne dans la capitale anglaise ; on arme les civils, les nobles forment des milices privées…On sait que les vents seront favorables pour les prochains jours : il faut enfin agir et vite. Mais pour cela, il est nécessaire d’avoir une flotte en vue de protéger le débarquement : les Français l’ont, c’est l’escadre de l’amiral Villeneuve, 14 vaisseaux de ligne renforcés par les 6 vaisseaux espagnols du talentueux amiral Gravina. Où est-elle donc ? On l’attend dans l’anxiété ; déjà, le 16 juillet précédent, Napoléon écrivait à Villeneuve : « L'Europe est en suspens dans l'attente du grand événement qui se prépare. Nous attendons tout de votre bravoure et de votre habileté. ». À ce moment, Villeneuve, qui par une manœuvre hardie avait réussi à tromper le brillant amiral anglais Nelson et à le doubler dans les Caraïbes, était revenu en Europe et mouillait son escadre en Espagne du nord au Ferrol. Où était-il donc maintenant un mois plus tard ? Il pouvait arriver d’un moment à l’autre et alors les Français auraient l’avantage car les Anglais, obligés de disperser leur flotte à la poursuite des Français, n’avaient plus dans la Manche que quelques navires trop faibles pour s’opposer à une escadre mais suffisamment puissant pour couler les bateaux à fond plat transportant les troupes françaises.

Le matin du 22, Napoléon, persuadé que Villeneuve se rapproche de la Manche mais n’a pu encore le prévenir, fait écrire cette missive : « Monsieur le Vice-Amiral Villeneuve, j'espère que vous êtes arrivé à Brest. Partez, ne perdez pas un moment, et, avec mes escadres réunies, entrez dans la Manche. L'Angleterre est à nous. Nous sommes tous prêts, tout est embarqué. Paraissez vingt-quatre heures, et tout est terminé. »

L’Empereur passe alors la journée à faire manœuvrer et embarquer ses troupes persuadé que le grand moment approche. Il est près de 17 heures lorsqu’un courrier se fait annoncer et rejoint Napoléon sur la chaloupe impériale d’où il dirigeait les opérations. Rapidement, l’Empereur s’isole pour lire le contenu de cette dépêche secrète et sitôt lue, les contemporains assurent avoir vu Napoléon la froisser violemment et laisser une exclamation de colère noircir son visage. Le contenu de la lettre était effarant : Villeneuve, pressé par les Anglais et après un combat indécis, ayant perdu ses moyens, était allé se réfugier dans le port de Cadix pour se placer sous la protection espagnole, alors alliés des Français. On ne verrait donc pas Villeneuve dans la Manche avant deux mois et entre-temps, Nelson et les Anglais seraient revenu : l’occasion était manquée pour jamais. C’était là le rêve du conquérant qui s’effondrait face à son pire ennemi. La prochaine fois que Napoléon serait en mesure d’affronter les Anglais, ce serait à Waterloo et on connait la suite. Pour Napoléon, il ne fallait pas perdre ses moyens et savoir quelle solution adopter. La plus probable en l’état serait de patienter au camp de Boulogne, d’y passer l’hiver et d’attendre une prochaine opportunité : la flotte française est encore puissante et en regroupant les escadres de Brest, de Rochefort et celle de Villeneuve, on pourra encore avoir raison des Anglais. Néanmoins, cette option est contre-carrée par des nouvelles très alarmantes en provenance des frontières est et que Napoléon pensait étouffer s’il débarquait en Angleterre. Or, maintenant que le projet est ajourné, la situation est différente et il est très dangereux de rester ici sur le littoral atlantique alors que les Autrichiens massent 150 000 hommes sur la frontière avec la Bavière, qu’ils en ont 100 000 en Italie et 100 000 autres en réserve en train de s’organiser. Mais le pire, c’est l’alliance conclue entre l’Autriche et la Russie le 16 juin. La Russie déjà alliée à l’Angleterre depuis le mois d’avril, promettait de mettre une importante armée, d’au moins 120 000 hommes en première ligne à disposition des Autrichiens et ainsi réunis les deux alliés marcheraient sur le Rhin pour l’hiver 1805 ou bien le début d’année 1806. D’autres nations s’étaient vues convaincre de rejoindre l’alliance comme le royaume de Naples qui garantissait d’attaquer les Français avec 30 000 hommes dans leurs possessions en Italie ; la Suède allait bientôt suivre avec 20 000 hommes ; 30 000 Russes et Anglais étaient également destinés à passer par Malte pour renforcer les Napolitains. Tout les préparatifs guerriers de ces états étaient permis par l’argent anglais qui coulait à flot dans l’optique de trouver des alliés qui combattrait les Français. Ainsi donc, lorsque Napoléon vit la carte de l’Europe suite à ces renseignements divers, il comprit très bien qu’attendre à Boulogne était non seulement dangereux mais presque suicidaire car cela permettrait à une coalition de plus d’un demi-million d’hommes de se jeter sur la France alors qu’il avait le dos tourné. Certes, ses arrières n’étaient pas dégarnis ; en Italie, le vice-roi Eugène contrôlait le pays et l’allié des Français, le prince de Bavière pourrait s’opposer aux Autrichiens mais rien ne pourrait retenir les masses coalisées une fois lancées.

 

Le matin du 23 août, Napoléon a pris sa décision et va vite à son quartier-général trouver l’intendant général de l’armée Daru pour lui dicter l’un des plus célèbres ordre de mission de l’histoire commençant par le fameux Daru, écrivez…Cinq heures de dictée plus tard, toutes les grandes lignes de la campagne de 1805 étaient déjà là : il ne suffirait plus qu’à les appliquer. Le plan de Napoléon était génial : pendant que les Autrichiens l’attendraient en Italie comme en 1796 et 1800, il prendrait cette fois le commandement de l’armée d’Allemagne. Voulant attaquer les Autrichiens avant l’arrivée des Russes, il lui fallait prendre de court les Coalisés par la rapidité de marche de ses troupes. Il faudrait qu’en moins de trois semaines, 150 000 hommes se portent sur le Rhin et pendant que Lannes (5ème corps) et Murat (réserve de cavalerie) déboucheraient de Strasbourg pour simuler une attaquer frontale des Autrichiens alors en Bavière, les autres corps de la Grande Armée soit, du nord au sud, Bernadotte (1er), Marmont (2ème), Davout (3ème), Soult (4ème) et Ney (6ème), les contourneraient pour passer le Danube dans leur dos, les encercler et les détruire en Bavière. Ce sera l’image de l’enclume et du marteau. Au 20 octobre, tout devrait être fini et les Russes ne pourraient arriver avant. Avec sa force de concentration et sa mémoire prodigieuses, Napoléon qui connaissait parfaitement l’emplacement, la composition, le nom des généraux et des colonels, avait déjà tout prévu et tout planifié. Mais cette journée du 23 août n’était pas terminée : vite, on envoie un ordre pour le grand-maréchal du Palais, le fidèle Duroc pour qu’il parte sans plus attendre pour Berlin en vue de discuter d’une alliance éventuelle avec la Prusse. Dans le même temps, lettre pour Talleyrand, ministre des Affaires étrangères, pour lui expliquer la situation : Napoléon ne fait qu’évoquer la possibilité mais les mots sont bien là : « Si, au contraire, mes amiraux hésitent, manœuvrent mal et ne remplissent pas leur but […] au 1er vendémiaire [23 septembre 1805, Ndlr], je me trouve avec 200,000 hommes en Allemagne et 25,000 hommes dans le royaume de Naples. Je marche sur Vienne, et ne pose les armes que je n'aie Naples et Venise ».

Si Napoléon sait très bien ce qu’il en est, il préfère, pour l’instant, garder le secret sur ses intentions et ne pas même mettre au courant ses ministres les plus importants.

En revanche, les ordres pour les maréchaux partent au plus vite : Bernadotte stationné au Hanovre avec son 1er corps, doit déjà réunir 10 000 hommes et faire confectionner plus de 100 000 rations de biscuits puis se regrouper vers Göttingen sous trois jours. Ensuite, le 2ème corps de Marmont : il doit débarquer en moins de 24 heures puis amener plus de 20 000 hommes à Mayence sous une semaine soit parcourir près de 500 kilomètres. Les deux doivent tromper tout le monde sur le but réel de leur marche. Dans le même temps, Napoléon prend soin de préparer l’opinion publique en donnant pour mission à Talleyrand de faire imprimer dans la presse que l’allié bavarois prend peur des armements autrichiens ; ce sera toujours une bonne raison d’intervenir ! Mais ces journaux ne doivent paraitre que sous huit jours.

 

24 août 1805

Ordre est envoyé de commencer à assembler les divisions de la réserve de cavalerie : la 1ère de cuirassiers partira pour Landau dans le nord de l’Alsace, la seconde pour Neuf-Brisach sur le Rhin en avant de Colmar. Pas moins de quatre divisions de dragons doivent partir des camps de la Manche pour se réunir à Strasbourg en empruntant des routes différentes pour ne pas éveiller les soupçons. Une division de dragons démontés les suivra et formera la garnison de la capitale alsacienne. Pendant ce temps, l’intox continue avec ses propres ministres puisqu’il annonce à Fouché, ministre de la Police, qu’il ne s’agit du mouvement que de 25 000 hommes. Quel contraste avec une lettre écrite à Talleyrand le même jour : « Mon parti est pris. Mon mouvement est commencé ; je serai le 30 [17 septembre] avec 200,000 hommes en Allemagne. Tout ceci est pour vous seul. Attendez qu'on en parle à Paris. Vous direz que, mes frontières étant dégarnies, je fais marcher 25,000 hommes pour les garnir. ». Il faut aussi se garantir des alliés : un envoyé part le même jour pour Karlsruhe pour obtenir l’alliance du duché de Bade et 3000 hommes en renfort. Mais c’est surtout sur la Bavière que Napoléon compte : une lettre secrète est envoyée au prince bavarois et sous couvert de protection des Autrichiens, Napoléon se fait gourmand dans les réquisitions : plus de 1 millions rations de biscuits, 2000 chevaux de trait…sans compter les 30 000 hommes du contingent bavarois.

 

Pendant ce temps, le maréchal Murat reçoit une mission secrète : sous une fausse identité et devant prétexter un voyage d’affaire, il parcourra les routes d’Allemagne du sud et de Bavière pour y faire de la reconnaissance et de l’espionnage : il doit partir immédiatement et ne rentrera que le 11 septembre.

Le général Bertrand, officier du génie et aide de camp de l’Empereur, est chargé d’une mission semblable à la frontière suisse et sur le Rhin.

Mais la journée n’est pas finie et dans une lettre tardive à Berthier, Napoléon modifie les itinéraires, planifie les départs et surtout exige de la vitesse. Comme il l’écrit : « Vous sentez quelle est l'importance d'un jour dans cette affaire. L'Autriche ne se contient plus ; elle croit sans doute que nous sommes tous noyés dans l'Océan. »

26 août 1805

Marmont et ses 20 000 hommes se mettent en route depuis la Hollande, trajet prévu : 14 jours de marche pour arriver à Mayence le 15 septembre par trois routes différentes. Bernadotte lui n’a que quelques jours pour se regrouper à Göttingen car il y est attendu pour le 02 septembre. On envoie les ordres de marche pour le 3ème corps (Davout), le 4ème (Soult) et le 6ème (Ney) qui partiront en trois jours division après division. Les divisions du 5ème corps (Lannes) devront prendre les meilleurs routes pour arriver au plus vite. Chaque soldat doit partir avec son fusil chargé et les munitions nécessaires. On expédie les ordres à Strasbourg pour y amener de quoi fabriquer des tentes pour 80 000 hommes.

 

Mais Napoléon se préoccupe aussi du front italien : il informe son gouverneur à Gênes de faire armer le front de Ligurie, les divisions françaises de réserve vont occuper les forteresses du Piémont…

27 août 1805

Napoléon, toujours à Boulogne, informe maintenant son beau-fils, le vice-roi d’Italie Eugène de Beauharnais, de la vérité : il marchera avec 150 000 hommes en Allemagne tandis qu’en Italie, le maréchal Masséna contiendra les Autrichiens avec les Français et que les Italiens de son armée devront s’occuper du front avec le belliqueux royaume de Naples.

 

Le maréchal Lannes quitte Etaples pour prendre la route de Strasbourg tandis que les troupes, peu à peu, lèvent le camp. Le moral est très haut comme le rapporte le commandant d’artillerie Octave Levasseur : « Après dix années de batailles, cette armée de Boulogne, reste de tant de vieux braves, présentait un esprit guerrier que deux années d'inaction, de bivouac et d'ennui n'avaient fait qu’accroître ; elle ne désirait rien tant que la présence de l'ennemi. Les accidents journaliers, causés par la mer et qui se passaient sous nos yeux, n'étaient pas de nature à nous faire aimer cet élément. C'était donc pour nous un bonheur inouï que d'être appelés à combattre à terre. L'enthousiasme était au comble. Non, avec un pareil esprit et de tels hommes, aucune force ni aucune puissance ne pouvaient résister. L'ennemi eût-il été dix fois plus nombreux, on l'eût écrasé de même. »

28 août 1805

Il faut aussi de l’argent, beaucoup d’argent. Napoléon informe ainsi le secrétaire du Trésor Public que les quatre millions de francs destinés aux effets militaires doivent être répartis comme suit : 1 million pour le train d’artillerie et l’achat de plus de 5000 chevaux, 1 200 000 pour acheter des effets pour l’infanterie et 1 800 000 pour la caisse du payeur général de l’armée : la guerre est bien sûr, aussi, une question d’argent.

 

On s’occupe aussi du renseignement et Napoléon demande à Berthier, major-général de l’armée, de lui fournir un homme capable de livrer chaque semaine un état détaillé des troupes autrichiennes, leurs emplacements, leurs déplacements, etc…

Ordre de construire des ponts supplémentaires sur le Rhin pour le passage des troupes.
Le général Dejean, commandant la division militaire d’Alsace, est prévenu : d’ici peu, il devra gérer l’arrivée de près de 30 000 chevaux dont il devra assurer la subsistance. Pour les hommes, il faut prévoir les rations : 200 000 rations de biscuits à Strasbourg, idem à Landau, 100 000 rations à Spire en Rhénanie française. Il faut également accumuler les réserves d’eau-de-vie : la recette miracle du soldat en marche ! Napoléon le prévient qu’il ne franchira le Rhin lui-même que le 27 septembre mais là encore le secret doit être gardé : officiellement, il n’y a encore que 30 000 hommes de réserve qui se dirigent sur le Rhin.

De nouveau, après Murat et Bertand, un homme de confiance est envoyé outre-Rhin pour rendre compte à Napoléon de la topographie des lieux, des meilleurs routes, des différentes localités : il s’agit du général Savary, chef de la police secrète.

Le capitaine d’artillerie du 4ème corps, Pion des Loches, pouvait noter : « Jamais départ ne fut plus leste ni plus joyeux. Les canonniers quittaient leurs batteries comme on quitte une caserne, sans attendre qu'on les relevât les soldats saluaient de leurs acclamations la croisière anglaise, ils criaient Vive l’empereur ! et pas un qui n'eût préféré aller au fond de la Sibérie à faire l'expédition d'Angleterre. »

 

29 août 1805

C’est au tour du 7ème corps du maréchal Augereau de s’organiser et de quitter la région de Brest pour Alençon en Normandie : il formera la réserve.

 

Après l’alliance avec le petit duché de Bade, c’est maintenant avec celui de Hesse-Darmstadt que Napoléon conclut une alliance : il demande alors le soutien de 4000 soldats de ce duché. Une lettre au ministère de la Marine, où Napoléon évoque les occasions manquées par ces amiraux alors même que les Anglais avaient commis de graves erreurs, montre bien toute l’amertume de l’Empereur : « Quand la France aura deux ou trois amiraux qui veuillent mourir, ils [les Anglais] deviendront bien petits. »

30 août 1805

Ordre de faire préparer le palais des cardinaux de Strasbourg en vue de l’arrivée prochaine de Napoléon, coût de l’opération : 60 000 francs.

 

50 000 autres francs viennent de partir pour l’Italie et Turin dans le but de fortifier la citadelle car Napoléon veut absolument rendre solide sa position en Italie pendant qu’il sera en Allemagne ; dans le même temps, des pièces lourdes partent pour Mantoue, on travaille dans toutes les petites places fortes de la ligne du Pô : les Autrichiens ne devront pas le passer.

Phrase de Napoléon à son intendant, Daru : « Répondez-moi sur-le-champ, et préparez-vous, car le temps presse et les jours sont des mois. »

31 août 1805

C’est au tour de la Garde Impériale de commencer son mouvement soit 6000 hommes avec 24 pièces de canon qui devront se regrouper à Strasbourg en passant par Provins, Langres, Vesoul et Colmar soit 620 kilomètres à parcourir. Le moral est très haut dans ce corps d’élite comme le témoigne le soldat Barrès dans ses Mémoires : « Nous partîmes de Paris, tous satisfaits d'entrer en campagne plutôt que d'aller à Boulogne. Moi surtout, qui ne désirais que guerre. J'étais jeune, plein de santé, de courage, et je croyais que c'était plus que suffisant pour lutter contre tous les maux possibles j'étais en outre rompu à la marche ; tout s'accordait pour me faire envisager une campagne comme une promenade, où malgré qu'on y perdit tête, bras et jambes, on devait trouver du délassement. Je désirais en outre de voir du pays le siège d'une place forte, un champ de bataille. Je raisonnais alors comme un enfant. »

 

Napoléon prévient son trésorier : il faudra payer la troupe avant qu’elle n’entre en Bavière sinon il risque d’y avoir du pillage et il ne pourrait accepter cette situation envers un pays allié.

Nouvelle lettre au vice-roi d’Italie, Eugène de Beauharnais, pour le prévenir que Napoléon quittera Boulogne dans deux jours ; là encore, nouvelle confidentielle, on parle encore des 30 000 hommes sur le Rhin, il invite même son beau-fils à jouer la modération dans les journaux italiens.

1er septembre 1805

Lettre à l’archichancelier Cambacérès : « Mon Cousin, je vous dirai en grande confidence qu'il n'y a plus un homme à Boulogne, excepté les hommes jugés nécessaires pour la défense de la place et du port. D'ici à peu de jours nous verrons qui aura les rieurs de son côté, de la cour de Vienne ou de moi. »
Les dernières troupes du 4ème corps partent de Boulogne.

 

 

02 septembre 1805

Au trésorier général : « Il faut se procurer sept ou huit millions à la trésorerie pour des dépenses urgentes, et qu'il y ait, au 1er vendémiaire [23 septembre], dans la caisse du payeur à Strasbourg, de quoi payer vendémiaire et fructidor [septembre/octobre]. Je ne veux point me mettre en campagne sans avoir les moyens de maintenir la discipline, et je ne le peux, si le soldat n'est pas payé. »

 

À Pescara, sur la côte Adriatique de l’Italie, le général Gouvion Saint-Cyr est prévenu qu’il sera chargé avec 20 000 hommes dont plusieurs unités de mercenaires suisses et polonais de conquérir le royaume de Naples et de repousser d’éventuels débarquements russes ou anglais depuis Malte. Pendant ce temps, le maréchal Masséna partait pour l’Italie rejoindre son commandement à Milan des forces françaises face aux Autrichiens.

En fin de journée, Napoléon quittait Boulogne pour Paris : la campagne est vraiment lancée.

03 septembre 1805

Napoléon arrive dans l’après-midi à la Malmaison puis rejoint le palais de Saint-Cloud où l’attendent ses ministres.

 

05 septembre 1805

Missive à Talleyrand pour qu’il trouve un arrangement avec le prince de Hesse-Kassel pour que les 20 000 hommes de Bernadotte puissent traverser son territoire. Si celui-ci s’y opposaient, on ferait sans mais dans tous les cas, aucune destruction ne sera admise. Les ordres secrets pour Bernadotte sont les suivants : il doit se trouver à Wurtzbourg vers le 23/24 septembre et faire semblant de vouloir obliquer à droite vers la France. En réalité, il attendra là pour aller donner la main au 25 000 hommes de l’armée bavaroise.

 

08 septembre 1805

Napoléon ordonne la formation d’une commission qui lui livrera un état détaillé des forces militaires de l’Empire russe : il veut savoir la composition et la disposition de tous les régiments qu’ils soient cantonnés en Pologne, Russie européenne, Russie d’Asie, sur la Mer Noire ou bien à Corfou.

 

10 septembre 1805

Les Autrichiens viennent de franchir l’Inn, le fleuve frontière avec la Bavière : l’affrontement est inévitable. Le Prince de Bavière s’est replié au nord de ses états avec son armée pour y attendre le secours des Français.

 

12 septembre 1805

Murat est de retour à Strasbourg et rend compte à Napoléon de sa mission via le télégraphe. Il prend le commandement de l’armée dans l’attente de l’arrivée de l’Empereur : il va y déployer une activité infatigable, passant les troupes en revue, écrivant rapport sur rapport à Napoléon, s’inquiétant des moindres détails de la troupe…

 

Colère contre le préfet de Strasbourg qui a fait publier dans la presse la marche de l’armée : le secret doit être conservé au maximum !

On ne lésine pas sur les renforts possibles : un décret portant sur la formation d’un bataillon de 600 hommes d’infanterie du Valais en Suisse est passé.

Pendant ce temps, les Bavarois, pressé par les Autrichiens, passent sur le rive nord du Danube pour y attendre les Français. Les Autrichiens ont le moral très haut. Mais leurs alliés russes viennent à peine de franchir la frontière entre la Pologne et l’Ukraine : ils ne seront pas là avant deux mois.

 

14 septembre 1805

Napoléon fait le compte des fusils livrés à l’armée d’Italie : 60 000 déjà envoyés à Gênes, 10 000 de plus pour la garnison de Mantoue.

 

15 septembre 1805

Le général Marmont et son 2ème corps approchent de Mayence en longeant le Rhin depuis la Belgique.

 

Le nombre de rations de biscuits doit être augmentée à 600 000 à Strasbourg, les Bavarois doivent en fournir 300 000 pour l’arrivée de la Grande Armée.

18 septembre 1805

40 000 paires de souliers doivent arriver à Strasbourg.
Les Autrichiens, continuant lentement leur marche, ont quitté Munich et s’avancent vers la ville d’Ulm : ils ne se doutent presque de rien.

 

Sur le front italien, Napoléon se réjouit de la bonne tenue de ses dispositions : le maréchal Masséna, installé à Vérone, tient fermement la ligne de l’Adige avec près de 60 000 hommes en s’appuyant sur des places fortes bien approvisionnées comme Mantoue (7000 h.) sur le Pô et Legnano (800 h.) sur l’Adige : les Autrichiens n’arriveront pas à bout facilement de ce front secondaire. Les ordres pour Masséna sont clairs : « Je me confie à votre bravoure et à vos talents. Gagnez-moi des victoires. »

20 septembre 1805

Napoléon s’impatiente en apprenant que les Autrichiens approchent de Ulm, ville située à moins de 200 kilomètres à l’est de Strasbourg : « Il me tarde bien d'être arrivé sur le Rhin, et de commencer enfin à réprimer l'insolence de messieurs les Autrichiens. »

 

Murat reçoit l’ordre de reconnaitre les routes des débouchés de la Forêt Noire par où il devra tromper les Autrichiens sur les mouvements réels de la Grande Armée.

On demande le renfort de 1000 soldats hollandais pour qu’il viennent rejoindre le 2ème corps de Marmont courant octobre.

21 septembre 1805

Un nouvel aide de camp de Napoléon, le général Lemarois, part, sous une fausse identité, reconnaitre les routes et villages entre la frontière suisse et le sud de l’Allemagne en Bavière. Napoléon prévoit de partir dans deux jours et d’arriver à Strasbourg pour le 26 : il a trois jours de retard sur son programme initial et s’en irrite.

 

22 septembre 1805

Napoléon envoie l’ordre de suspendre les communications de ses décisions politiques jusqu’au 28 septembre : il veut prendre de court les émissaires étrangers.

 

La place forte d’Alexandrie dans le Piémont est portée à 3300 hommes de garnison : elle permet de contrôler la route entre Turin et Gênes. Attelages, fourrages, rations de biscuits, bœufs, convergent vers l’armée d’Italie à laquelle Napoléon a un soin particulier puisque, pour une fois, il ne la commandera pas.

23 septembre 1805

Napoléon va à Paris pour faire voter au Sénat la levée de 80 000 hommes supplémentaires ; il fait également réorganiser la Garde Nationale. Il prononce enfin un discours aux sénateurs présentant la campagne à venir et se concluant par : « Français, votre Empereur fera son devoir, mes soldats feront le leur, vous ferez le vôtre. » Dans la soirée, il fait les derniers préparatifs.

 

Le 5ème corps du maréchal Lannes arrive à Brumath près de Strasbourg après une marche de plus de 700 kilomètres effectuée en 25 jours soit une moyenne de 28 kilomètres par jour. Les vélites de la Garde Impériale, eux, arrivent à Strasbourg directement : ils ont effectué le trajet avec une moyenne légèrement inférieure de 27 kilomètres par jour mais là aussi c’est de l’ordre de l’exploit. Le soldat Barrès donne des informations sur l’arrivée dans la capitale alsacienne : « Avant d'y entrer, nous fîmes une petite toilette. Nous mîmes nos bonnets d'oursons et nos plumets, et la garde d'honneur vint à notre rencontre. »

24 septembre 1805

Napoléon prend la route de Strasbourg à 5 heures du matin. Pendant ce temps, les corps de la Grande Armée rejoignent peu à peu le Rhin : du nord au sud, Davout (3ème) est à Mannheim dans la Ruhr, Soult (4ème) à Spire, Ney (6ème) entre Strasbourg et Haguenau, Lannes (5ème) et la cavalerie de Murat à Strasbourg même.

 

25 septembre 1805

L’Empereur déjeune à midi à Bar-le-Duc puis arrive à Nancy, 90 kilomètres plus à l’est, à 21 heures où il passe la nuit.

 

Les troupes de la Grande Armée commencent à passer le Rhin : Murat et Lannes quittent Strasbourg et le traversent à Kehl, Davout à Mannheim, Soult à Spire et Ney près de Karlsruhe.

26 septembre 1805

Après une course en diligence de 140 kilomètres, Napoléon arrive à Strasbourg. Le soldat Barrès raconte : « On avait élevé à la porte de Saverne un arc triomphal, avec des inscriptions présageant ses victoires. Son entrée fut annoncée par des salves d'artillerie et des sonneries de cloches. La garde d'honneur, brillante de jeunesse et de tenue, ouvrait la marche majestueuse. Elle fût accueillie par des acclamations mille fois répétées. Les habitants de l'Alsace s'étaient portés comme un torrent sur son passage. Le soir, au milieu des illuminations, la mèche de la cathédrale était une colonne de feu suspendue dans les airs. » Néanmoins, derrière la fête, Napoléon s’énerve : pas assez de biscuits, les souliers ne sont pas encore là, l’argent fait défaut…

 

Pendant ce temps, les divisions du maréchal Davout (3ème), s’échelonnent entre le Rhin et Heidelberg et le maréchal Lannes (5ème) est autorisé à pousser des reconnaissances jusqu’à Bad Wilbad, plus de 80 kilomètres en avant du Rhin en pays allemand.

27 septembre 1805

Napoléon voit, avec plaisir, son plan se mettre en marche : « Ici, tout marche à grand train. Les Autrichiens sont sur les débouchés de la forêt Noire ; Dieu veuille qu'ils y restent. Ma seule crainte est que nous leur fassions trop peur. Avant quinze jours, nous verrons beaucoup de choses. »

 

Bernadotte (1er) arrive à Wurtzbourg avec trois jours de retard ou il est accueilli avec enthousiasme par le prince de Bavière et son armée : plus de 40 000 s’unissent ainsi. Les dernières troupes rejoignent à Strasbourg : il s’agit des vieux régiments de la Garde Impériale soit l’élite de l’armée.

Le pointilleux maréchal Davout rend quand même compte des problèmes d’organisation de l’armée : « Toutes les divisions arrivent très-arriérées de solde et des gratifications et indemnités de route accordées par l'Empereur, ainsi que pour les sommes qui doivent être payées pour les capotes et souliers, aussi accordés en gratification. Le payeur n'est pas encore arrivé, malgré tous les ordres que je lui ai donnés. Tout le monde dans ce corps d'armée éprouve le plus grand besoin d'argent. Nous devions prendre, en exécution de vos ordres, pour quatre jours de biscuit à notre suite ; rien n'est encore arrivé. » Il précise que les soldats gardent pourtant un moral très haut.

Lettre de Napoléon au maréchal Bernadotte : « C'est le moment de porter le grand coup. Avant le 20 vendémiaire [12 octobre], l'Autriche sera déchue. »

 

29 septembre 1805

Ce matin, chaque soldat de la Grande Armée peut lire cette proclamation affichée partout :
« Soldats,
La guerre de la troisième coalition est commencée. L'armée autrichienne a passé l'Inn, violé les traités, attaqué et chassé de sa capitale notre allié. Vous-mêmes vous avez dû accourir à marches forcées à la défense de nos frontières. Mais déjà vous avez passé le Rhin : nous ne nous arrêterons plus que nous n'ayons assuré l'indépendance du corps germanique, secouru nos alliés, et confondu l'orgueil des injustes agresseurs, Nous ne ferons plus de paix sans garantie : notre générosité ne trompera plus notre politique. Soldats, votre Empereur est au milieu de vous. Vous n'êtes que l'avant-garde du grand peuple ; s'il est nécessaire, il se lèvera tout entier à ma voix pour confondre et dissoudre cette nouvelle ligue qu'ont tissue la haine et l'or de l'Angleterre. Mais, soldats, nous avons des marches forcées à faire, des fatigues et des privations de toute espèce à endurer ; quelques obstacles qu'on nous oppose, nous les vaincrons, et nous ne prendrons de repos que nous n'ayons planté nos aigles sur le territoire de nos ennemis- »

NAPOLÉON

 

 

Tout est dit.
La 1ère division de cavalerie lourde de Nansouty passe le Rhin à Mannheim : elle a quatre de jours de retard. Les corps de Davout (3ème) et Soult (4ème) s’approchent de Heilbronn, 45 kilomètres au nord de Stuttgart par deux routes parallèles pour ne pas se gêner ; avec Ney qui arrive par l’ouest depuis Karlsruhe et Marmont, Bernadotte et les Bavarois par l’est depuis Wurtzbourg, c’est bientôt 120 000 hommes qui se positionnent pour former la tête du marteau qui va écraser les Autrichiens en les contournant autour d’Ulm.

Des cavaliers de l’avant-garde du maréchal Ney capturent huit Autrichiens qui révèlent que Mack ne bouge toujours pas d’Ulm et que pas moins de 60 000 Autrichiens y sont toujours campés ne se doutant pas des mouvements rapides des Français.

30 septembre 1805

Lettre de Napoléon au maréchal Augereau : « Je vais partir cette nuit pour tourner Ulm. Malheur aux Autrichiens s’ils me laissent gagner quelques marches… »

 

1er octobre 1805

Les 7000 grenadiers de la division d’élite du général Oudinot (5ème corps, maréchal Lannes) arrivent à Ludwigsburg près de Stuttgart où le prince de Wurtemberg n’accepte pas de les recevoir dans la ville : il attend l’arrivée de l’Empereur pour signer le traité d’alliance avec la France.

 

Napoléon quitte Strasbourg pour Ettlingen, 70 kilomètres au nord-est pour y rencontrer le grand-duc de Bade, il fait de même. Le Rhin est franchi avec seulement trois jours de retard pour Napoléon : c’est le début de la campagne de 1805. Moins d’une semaine plus tard, il était déjà 200 kilomètres plus loin, face au Danube en train de surveiller le passage de ses troupes. Le lendemain, les premiers combats avec les Autrichiens avaient lieu.

En guise d’épilogue : le 20 octobre, soit moins d’un mois après que Napoléon ait franchi le Rhin, le général autrichien Mack, pris au piège dans Ulm, capitulait avec 25 000 hommes, 18 généraux, 40 drapeaux et plus de 60 pièces de canons tandis que les divers détachements de son armée qui avaient pu s’échapper de la souricière se faisaient rattraper les uns après les autres : l’archiduc Ferdinand avec 1200 hommes par Murat, le général von Spängen avec 4600 hommes et 9 canons par Soult, le général von Werneck et 4350 hommes par les cavaliers de Murat, le général von Jellacić et ses 4000 hommes par Augereau dans le Tyrol, et on ne compte pas les 10 000 tués ou blessés de l’armée autrichienne dans ces premiers combats…en tout la quasi-totalité des 72 000 Autrichiens de l’armée principale furent anéantis en moins de deux semaines : seul le général Kienmayer et seulement 6000 hommes purent s’échapper vers Vienne. Napoléon avait remporté cette première manche d’une manière foudroyante mais dès le 1er novembre, les Autrichiens n’étaient plus seuls puisque les Russes, arrivant à marches forcées, combattaient pour la première fois les troupes françaises.

 

Raphaël Romeo
 

Bibliographie :

  • Barrès Jean-Baptiste, Souvenirs d’un officier de la Grande Armée, Paris, 1923.
  • Davout Louis-Nicolas, Correspondance, Paris, 1885.
  • Dupont Marcel, Murat, Paris, 1934.
  • Hourtoulle François-Guy, Le maréchal Ney, Paris, 1981.
  • Levasseur Octave, Souvenirs militaires 1802-1815, Paris, 1914.
  • Napoléon, Correspondance de Napoléon Ier, Paris, 1860.
  • Nollet Jules, Histoire de Nicolas-Charles Oudinot, Paris, 1850.
  • Pion des Loches Antoine, Mes campagnes 1792-1815, Paris, 1889.
  • Thoumas Charles, Le Maréchal Lannes, Paris, 1891.
  • Bulletins de la Grande Armée.

La campagne des 100 000 fils de Saint Louis ou expédition d’Espagne de 1823 est bien l’une des plus paradoxales qu’ait dû mener l’armée française moderne. En effet, bien peu de personnes la connaissent et pourtant, rarement les soldats français n’auront fait preuve d’autant d’efficacité dans une guerre européenne. Il faut dire que cela tient peut-être au motif qui déclencha cette expédition d’Espagne.

Remontons à 1812. L’Espagne connait des heures sombres en luttant contre les troupes napoléoniennes et dans la ville la plus atlantique du pays, Cadix, assiégée par les Français, s’est réuni le dernier organe de gouvernement de l’Espagne indépendante, les Cortès. Devant faire face à l’enlèvement de la famille royale par Napoléon en 1808, quelques nobles, des bourgeois et des intellectuels espagnols avaient ainsi formé cette assemblée pour garantir un gouvernement à l’Espagne. Or, ces hommes, pour la plupart des libéraux baignés de l’esprit des Lumières, vont goûter à cet exercice du pouvoir et en 1812, ils prennent une décision fondamentale : doter l’Espagne d’une Constitution limitant le pouvoir du roi. Malheureusement pour eux, lorsque le roi Ferdinand VII récupère son trône en 1814, il ignore tut et annule la Constitution de 1812 retournant à un pouvoir absolutiste. En 1820, huit ans plus tard, les esprits s’échauffent et la révolte des parlementaires éclate : on exige le retour de la Constitution, on veut des élections. Le roi s’affole, réprime dans un premier temps mais devant l’ampleur de la contestation libérale, accorde tout : retour de la Constitution, élections pour 1822 ; lui-même se retire dans son palais près de Madrid et ne gouverne quasiment plus. Mais le mouvement lancé ne se dégonfle pas et même si le roi sort de la lutte, une opposition fratricide s’augure entre les libéraux et les royalistes, principalement des nobles grands propriétaires terriens mais aussi le puissant clergé et les paysans embrigadés par les deux premiers. Ainsi si Madrid s’enflamme suite à ce vent de liberté, à Barcelone, on enrage de voir le roi impuissant et on prépare la contre-révolution. L’antique opposition entre Madrid et Barcelone se retrouve une fois de plus. 1822, les élections donnent vainqueur le poète ultra-libéral Rafael de Riego ce qui finit d’embraser le pays ; le roi, depuis sa résidence forcée, lance un appel désespéré aux monarques européens pour une intervention armée en sa faveur, c’est sa dernière chance. Aucun pays ne l’écoute…Aucun ? Non, car à la frontière des Pyrénées, le danger d’un souffle de liberté fait frémir le fragile gouvernement royaliste du roi de France, Louis XVIII ; le cercle des ultras gravitant autour du roi presse celui-ci d’agir, il hésite et finalement le 22 janvier 1823, le traité secret de Vérone scelle l’alliance entre la France et le roi d’Espagne. Les conditions prévoyaient que 100 000 soldats français viendraient défendre le trône du descendant de Louis XIV et d’Henri IV.

 

La première campagne de l’armée française depuis 1815 et la fin du Premier Empire à Waterloo reposait sur de grosses ambiguïtés. En effet, il s’agissait pour cette armée de restaurer un pouvoir monarchique au détriment d’un gouvernement reconnu sinon par le peuple du moins par la loi : quelle gageure pour ces officiers et soldats pour la plupart vétérans des guerres du Premier Empire où il était coutume de renverser les royautés. Néanmoins, malgré quelques contestations éparses, la troupe resta fidèle à son roi qui sut faire preuve en la matière d’une certaine intelligence. En effet, il décida de confier les postes les plus importants à des anciens de l’Empire qui avaient un grand crédit auprès de leurs soldats : les maréchaux Oudinot et Moncey, les généraux Molitor, Bordessoulle et Lauriston commandaient les différents corps d’armée. Seul le prince de Hohenlohe-Bartenstein à la tête d’un IIIème corps réduit rappelait que Louis XVIII était l’héritier de l’Ancien Régime. Le commandement nominal de l’expédition avait, en revanche, été confié au duc d’Angoulême, Louis-Antoine d’Artois, neveu du roi. Un choix pourtant judicieux car le duc était assez idolâtré des soldats et même les anciens bonapartistes le respectaient fortement : on lui reconnaissait notamment un certain courage lorsqu’en avril 1815, il avait été le seul prince Bourbon à résister par les armes au retour de Napoléon de l’ile d’Elbe. Mais on savait bien que ses talents étaient limités, aussi fut-il flanqué du général Guilleminot comme major-général de l’armée : ce dernier avait déjà été major-général de l’armée dans les dernières campagnes de l’Empire et savait parfaitement son métier. Ajoutons que pour bon nombre de soldats vétérans des guerres napoléoniennes, cette guerre pouvait être vue comme un bon moyen de prendre sa revanche sur ces irréductibles Espagnols qui avaient tant fait souffrir les troupes de l’Empereur durant la terrible guerre d’Espagne entre 1808 et 1814 aussi la motivation était-elle très haute en dépit du motif peu noble de l’intervention. Enfin, cette guerre donnerait également la possibilité à tous les jeunes officiers issus de la grande noblesse de France parachutés à des commandements lors du retour des Bourbons en 1815 de faire enfin leur preuve : les jeunes blancs souhaitaient montrer aux vieux bleus qu’ils pourraient faire aussi bien qu’eux !

Début mars 1823, plus de 60 000 Français se positionnent à partir de Bayonne sur la frontière avec le pays basque espagnol ; 20 000 font de même sur la frontière avec la Catalogne. 35 000 royalistes Espagnols attendent de l’autre côté de la frontière pour s’unir à eux. En face, quelques 120 000 Constitutionnels espagnols commandés par quelque uns des meilleurs officiers généraux de la guerre contre les Français en 1808-1814 ou des guerres du Nouveau Monde contre Simon Bolivar. La lutte ne serait donc pas aussi facile que prévue.

Entre le 05 et le 07 avril, les Français pénètrent en Espagne : les Constitutionnels, divisés en petites armées de moins de 20 000 hommes, ne peuvent opposer de résistance sérieuse et se replient dans l’intérieur du pays s’enfermant dans les villes comme Barcelone, Pampelune, La Corogne, Saint-Sébastien, Murcie, Jaén, Alicante. Le duc d’Angoulême peut alors séparer ses forces pour mieux réduire les poches de résistance du pays : le IIIème corps du prince de Hohenlohe et le Vème de Lauriston sont chargés de réduire la Galice et les Asturies, le IVème corps du maréchal Moncey s’occupe de Barcelone et de la Catalogne, tâche ardue en raison de la ténacité du général espagnol Mina l’ex-meilleur guérilleros de la guerre contre Napoléon. Pendant ce temps, Oudinot avec le Ier corps et Molitor avec le second traversaient la Castille comme deux flèches pour faire entrer le duc d’Angoulême à Madrid dès le 23 mai. Mais le roi Ferdinand VII ne s’y trouvait pas et pour cause : il avait été enlevé par les Cortès qui l’amenèrent en otage à Cadix. Cadix ou le dernier et irréductible bastion de l’Espagne indépendante et libérale. Déjà, en 1812, les troupes napoléoniennes s’étaient cassé les dents sur cette cité si particulière située sur une presqu’île dans l’Océan Atlantique. Le 14 juin, les Cortès avec le roi prisonnier s’installaient à Cadix au sein d’une garnison de 14 000 hommes survoltés à l’idée d’être les ultimes défenseurs de l’Espagne libérale. Le IIème corps du général Molitor prend alors en chasse les troupes espagnoles dans le royaume de Grenade et de Murcie, remporte un succès important près de Jaén en Andalousie le 28 juillet et isole la garnison de Cadix qui ne peut désormais plus compter que sur elle-même. Durant la première quinzaine d’août, alors que les troupes d’Oudinot campaient aux alentours de Madrid, le corps de réserve avec la Garde royale du général Bordessoulle arrivait en vue de Cadix : une lutte à mort s’annonçait pour le port andalou.

Le 16 août, le duc d’Angoulême arrivait au camp français devant Cadix. Deux bonnes nouvelles tombaient immédiatement : l’ile Verte et la presqu’ile d’Algésiras venaient de passer dans les mains françaises. Ces deux points littoraux permettaient d’alimenter Cadix via la contrebande avec les Anglais à Gibraltar. Le duc fit ses comptes : il pouvait avoir plus de 20 000 hommes pour une attaque immédiate sur Cadix ; le général Bordessoulle commandait. Il s’agissait de plus de troupes d’élite puisque la plupart faisaient partie de la Garde Royale. Satisfait de l’état général de ses troupes, le duc installa à Puerto-Maria le quartier-général français et médita une première action : s’emparer de la grande ile de Leon au sud de Cadix. Certes quasiment inhabitée, elle permettait néanmoins de se rapprocher considérablement de la ville et couperait définitivement toute possibilité de s’approvisionner par la côte depuis Gibraltar. Mais en même temps, on chargeait plusieurs officiers du génie de commencer à reconnaitre l’ouvrage de défense le plus imposant à savoir le fort du Trocadéro qui barrait la seule vraie route vers Cadix. Le 17 août, conseil de guerre chez les Français sur ce qu’il serait sage de faire pour faire tomber Cadix le plus rapidement possible : y étaient présents le duc d’Angoulême, le major-général Guilleminot, le général Tirlet de l’artillerie, Dode-Labrunerie pour le génie et le contre-amiral Hamelin pour la marine. On discuta autour de trois possibilités : bombarder Cadix jusqu’à désespérer complètement les habitants, attaquer la grande ile de Leon et s’approcher par le sud ou bien de réduire l’important ouvrage fortifié qu’est le Trocadéro. On élimina rapidement l’option du bombardement car il fallait réunir un grand nombre de petites embarcations pour armer les batteries vers Cadix : ce serait trop long et l’on avait de toute manière pas assez confiance dans les bateliers espagnols réquisitionnés. L’idée d’assaillir l’ile de Leon n’augurait rien de bon, aussi se tourna-on, de manière évidente, vers la prise du Trocadéro. Le duc d‘Angoulême soutenait particulièrement cette opération car il voulait jouer sur l’enthousiasme qu’avait soulevé son arrivée parmi la troupe : il fallait une action d’éclat.

Mais le Trocadéro c’était quoi ? Une presqu’il fortifiée garnie de plus de 50 pièces d’artillerie sur une ligne de 900 mètres de front et accessible seulement à marée basse. Une garnison de 1700 hommes surmotivés et composée pour moitié d’artilleurs expérimentés. Un fossé de plus de 70 mètres à découvert le séparant de la ligne de front française, des marécages, des trous d’eaux et des sables mouvants si l’on ose sortir du sentier balisé : autant dire que l’on comprend que les ingénieurs français mirent plus de deux semaines à examiner cette position réputée, à juste titre, inexpugnable. Une réputation que les Français avaient pourtant déjà fait voler en éclat quelques onze ans plus tôt lors du siège de Cadix par les troupes napoléoniennes du maréchal Victor. Fort de cette expérience, on se sentait d’attaque pour recommencer un assaut. D’autant que le général Guilleminot avait été mis au courant que le fort n’avait que très peu été remis en état depuis 1812 en raison notamment d’un manque financier : c’est que l’on ne pensait pas que les Français reviendraient aussi vite ! Les Espagnols avaient néanmoins considérablement renforcé leur aile gauche car ils pensaient une attaque sur ce point, par le Rio de San Pedro, plus probable ; aussi y avaient-ils installé toute une série de chevaux de frise et d’obstacles pour gêner la marche ainsi que deux batteries supplémentaires pour prendre en enfilade tout assaillant. Sur l’aile droite, on faisait confiance aux chaloupes canonnières qui patrouillaient en permanence. Pour les Français, il fallait donc d’abord trouver le point faible de ce Trocadéro car, même à marée basse, l’essentiel du fossé restait immergé. Où attaquer ? On envoya les experts du génie prospecter, on entendit parler d’un passage guéable, où se trouvait-il donc ? Il faudrait aussi savoir gérer l’assaut en terrain découvert car avant le fossé proprement dit, on comptait plus de 1800 mètres à découvert depuis Puerto Real, des hectomètres dont la végétation d’arbustes robustes rendaient toute progression compliquée. Dans la nuit du 24 au 25 août, un capitaine de grenadiers du 36ème de ligne, un nommé Petit-Jean, excellent nageur, se proposa d’aller reconnaitre les fortifications en traversant le canal vers l’aile gauche espagnole. Ne trouvant aucun gué et seulement des profondeurs de plus de 2.50 mètres, il s’aventura quasiment sur le retranchement et le parapet, repéra les chevaux de frise mais découvert par les sentinelles, ne dut son salut qu’à sa rapidité à replonger et à nager dans la nuit. Mais trois nuits plus tard, l’intrépide capitaine recommençait l’opération avec trois camarades volontaires issus de différentes unités. Leur constat était clair : le point faible espagnol ne se trouvait pas sur les ailes mais bien en plein centre de leur ligne.

 

Durant ces manœuvres d’approche, les troupes destinées à se porter à l’assaut du Trocadéro se mirent en place à Puerto-Real à moins de trois kilomètres de la position. Parallèlement, le duc d’Angoulême, modéré par nature, tenta une négociation : un émissaire fut envoyé voir les Cortès de Cadix le 18 dans l’optique de communiquer avec le roi Ferdinand mais même s’il put le voir, on comprit bien le lendemain qu’aucune négociation ne pourrait aboutir. Jusqu’au 25 août, on prépara l’assaut par d’importants travaux de terrassements permettant d’approcher d’assez près un nombre considérables de pièces d’artillerie : six lourdes pièces de 24 livres, 14 obusiers de six livres et deux mortiers soit une grande batterie de 22 pièces lourdes. Deux lignes de tranchées étaient désormais ouvertes en face de l’ennemi. Un premier combat avait dû être mené contre les dunes sablonneuses qu’il fallait fixer avec des sacs de terre ou des tonneaux pour éviter qu’elles ne disparaissent sous l’effet du vent et du poids des pièces. Pendant ce temps, on accumulait les troupes en vue de l’assaut : six bataillons de ligne arrivés le 20 août, cinq bataillons de la Garde Royale, venus directement depuis Madrid, se postèrent le 22 août à Puerto Real et Rota en vu d’embarquer pour l’attaque amphibie. Une opération à laquelle les troupes commencèrent à s’exercer durant des journées entières. De son côté, la marine n’était pas en reste pour préparer l’assaut : on réunit plus de 120 chaloupes pouvant contenir 60 hommes, on fit embarquer une brigade entière sur les vaisseaux du contre-amiral Hamelin, on alla chercher 36 chaloupes canonnières plus 10 bombardes armées.

Le 30 août, tout était fin prêt et dans le but de tester les défenses espagnoles, les batteries françaises ouvrirent le feu, à l’aube, sur le Trocadéro qui riposta avec vigueur : le duc ordonna vite de cesser l’échange de tirs inutiles ce qui fit croire aux Espagnols que les Français avaient eu peur d’attaquer et qu’ils se retiraient. Quand cette nouvelle fut connue à Cadix, ce fut du délire et l’on dansa la moitié de la journée dans les rues ! En réalité, coté français, on préparait hardiment l’attaque générale prévue pour la nuit. Les ordres fusèrent et l’on envoya chercher les officiers qui, depuis quelques jours, avaient mené de nombreuses reconnaissances vers le fort : ils seront les yeux de l’armée ce soir. Ensuite, il fallut choisir les troupes : il fallait que ce soit l’élite des régiments présents devant Cadix car l’opération s’avérait très risquée malgré les nombreux préparatifs. On sélectionna 14 compagnies d’élite issues des 3ème, 6ème et 7ème régiments de la Garde Royale, du 3ème bataillon du 34ème et du 36ème de ligne pour former l’avant-garde auxquelles se joignaient une compagnie de sapeurs et une d’artilleurs de la Garde Royale. Le lieutenant-général Jean Goujeon, âgé de 50 ans et sous les armes depuis 1791, vétéran de 15 campagnes sous la Révolution et l’Empire, mènerait ces hommes. En seconde ligne, marchaient les compagnies du centre des régiments de la Garde Royale sous les ordres du maréchal de camp comte Amédée des Cars, 33 ans à peine et aide de camp du duc ; issue d’une famille noble remontant au XIIIème siècle, c’était un novice dans une bataille rangée. Le lieutenant-général Obert, un autre vétéran des guerres de la Révolution et de l’Empire avec plus de 35 ans de service et 12 campagnes, menait la réserve en troisième ligne avec les compagnies de fusillers des 34ème et 36ème de ligne et le reste de l’artillerie. Plus en arrière, le lieutenant-général du génie Tirlet attendait avec un pont de bateaux pour immédiatement établir un passage pour toute l’armée une fois le Trocadéro emporté ; le duc était avec lui, anxieux de pouvoir rejoindre ses troupes lorsque le passage serait fait.

On fit mouvoir les colonnes dans le plus grand silence et les Français s’engouffrèrent alors dans la tranchée faisant face au Trocadéro sans que l’ennemi ne puisse percevoir ce mouvement au cœur de la nuit. Il était près de 22 heures. Amassés dans la tranchée, les Français attendaient, à présent, l’arrivée de la marée basse. Le génie avait tout prévu et arrangé des escarpements au bout de la tranchée pour permettre une sortie rapide. On patientait dans l’anxiété croissante. Ordre avait été donné de charger le plus vite possible sans tirer un seul coup de feu : il faudrait surprendre les Espagnols par une violente charge à la baïonnette. De toute manière, l’humidité et l’eau présente partout à la ceinture empêcheraient de conserver la poudre sèche. Il était minuit et demi et l’attaque était prévue pour deux heures et demi : deux heures à attendre ainsi. Le temps passait devenant angoissant à travers la nuit seulement éclairée par la Lune. Une heure du matin, une heure et demie, deux heures sonnent, la troupe trépigne, tourne en rond : les généraux Goujeon et Obert, succombant à l’enthousiasme général, donnent alors l’ordre d’attaquer un quart d’heure avant l’heure prévue. Le capitaine Petit-Jean et ses camarades nageurs du 28 août ouvrent la voie. Les Français sont alors en avance sur la marée : le canal sera plus profond à traverser mais offre un avantage certain sur les Espagnols qui n’ont pas encore rejoint leur poste puisqu’à marée haute, ils prenaient leurs quartiers.

Les 1700 Espagnols du colonel Garcés attendaient fermement les Français ; alors que la marée devenait basse, ils revinrent se placer à leurs postes comme ils le faisaient jour et nuit inlassablement. C’est alors qu’ils furent surpris par une immense clameur en provenance de la ligne de front : un formidable Vive le Roi ! repris par des milliers de voix en même temps que d’innombrables cliquetis de baïonnettes se faisaient entendre. Les Français sont là ! On crie à l’alarme, on court aux batteries mais il est vite trop tard. En effet, les troupes d’élite de la Garde Royale ont rapidement parcouru les 60 mètres qui séparaient la tranchée des premiers retranchements et se jettent à la baïonnette sur les batteries espagnoles. Derrière, les fantassins de la ligne ne se comportent pas moins bien et emportent tout sur leur passage. Juste en deça, on envoie un détachement à droite et un autre à gauche pour qu’ils réduisent au silence les batteries espagnoles de flanc du fort : en quelques minutes, la face orientale du fort est anéantie. Les fantassins français passent à travers les ouvertures faites pour les canons et massacrent littéralement les artilleurs espagnols sur leurs pièces. L’allant et la soif de victoire des Français sont irrésistibles. Parmi les troupes françaises signalons la présence courageuse du jeune Prince de 25 ans Charles-Albert de Savoie-Carignan, futur roi de Piémont-Sardaigne (1831-1849) mais alors volontaire auprès du duc d’Angoulême. Présent dans tous les combats, il fut l’un des premiers à escalader le parapet au sein des grenadiers du 6ème régiment de la Garde Royale et l’on raconte que lorsque l’un d’entre eux voulut protéger le Prince en lui criant, « Monseigneur, vous prenez ma place ! », celui-ci lui aurait répondu, « Camarade, je suis volontaire royal ! » et il continua sa marche en avant. Il faut noter que tous les chefs montrèrent l’exemple avec grand brio.

Tout cela avait duré moins de vingt minutes.

Pendant ce temps, le comte d’Escars poursuit le mouvement avec les compagnies de la Garde et prend position au moulin de Guerra sur l’aile droite : il y surprend les troupes de la réserve espagnole qui doivent refluer avec désordre vers la partie occidentale de la presqu’île. Le comte des Cars peut alors réorganiser ses hommes qui ont réussi l’exploit de chasser les Espagnols sans quasiment perdre un seul homme : brillant début pour ce jeune général de 33 ans. La nuit toujours sombre et les chemins dangereux de l’ile du Trocadéro avait décidé des Cars à stopper la marche de ses hommes qui n’attendaient pourtant que l’ordre d’aller de l’avant.

C’est alors qu’un soldat du génie put envoyer une fusée pour prévenir du succès de l’opération : Tirlet ordonna alors de mettre en place le pont de bateaux le plus vite possible. Cela fut très promptement réalisé. Le duc d’Angoulême qui suivait l’action au plus près pour soutenir les troupes de sa présence traversa le pont en premier et se porta alors au cœur de la fortification pour juger du succès total de son opération. Arrivé sur les lieux des combats, il put constater l’enthousiasme qu’il suscitait chez le soldat mais aussi la violence de l’affrontement. Ainsi, on raconte qu’un officier de la Garde blessé et couvert de sang, voyant arriver le duc se porta vers lui et malgré ses blessures, put lui crier Vive le Roi ! avant de s’effondrer. Le duc voulut le secourir et descendit de cheval mais déjà le brave expirait avec des ultimes paroles où l’on pouvait comprendre la joie d’avoir contribué à la victoire. Rencontrant ensuite le général Goujeon, le duc s’empresse de lui montrer tout sa gratitude en le nommant sur-le-champ commandeur de la Légion d’honneur. Partout, le duc put se satisfaire de la conduite de ses troupes qui en le voyant lui lancèrent de nombreuses fois : « Notre Prince est-il content ? »

Le Trocadéro était bien français désormais. Néanmoins, les Espagnols se montraient toujours menaçants puisqu’ils s’étaient repliés au château de San Luis à l’extrémité occidentale de la presqu’île du Trocadéro couverts par le feu du fort de Puntalès sur la presqu’ile de Cadix même et de quelques chaloupes canonnières. Il fallait, pour assurer le succès du jour les déloger définitivement de cette position. On devait faire vite car la jour et la marée arrivant, les Espagnols pourraient amener leurs nombreuses chaloupes canonnières à même de bombarder le flanc des Français en position au Trocadéro. Déjà, un combat naval s’était engagé entre une dizaine de canonnières et bombardes françaises et une quinzaines de chaloupes canonnières espagnoles ; les Français en sortirent vainqueurs mais il fallait faire vite. Le duc d’Angoulême chargea le colonel Veron de Farincourt de prendre les 34ème de ligne et 36ème de ligne et de s’assurer de cette mission ; ils seraient soutenus par un bataillon de la Garde Royale. On amena tous les canons possibles et surtout on retourna les plus lourdes pièces espagnoles du Trocadéro pour les utiliser contre leurs anciens possesseurs. Le génie trouva les points faibles sur les flancs et on lança l’attaque pour ne laisser aucun répit aux Espagnols. Mais ceux-ci s’étaient désormais bien retranchés et surtout, combattaient avec l’énergie du désespoir ; le colonel Garcés animait de sa flamme ces 600 hommes restants. De plus, le jour pointait ce qui rendait tout effet de surprise impossible. Les Français se jetèrent sur les positions et le choc fut encore plus rude que sur la première ligne, les pertes s’accumulèrent, le 36ème de ligne fut un instant repoussé mais finalement les Espagnols durent décrocher précipitamment s’enfuyant en désordre vers Cadix soit par voie maritime soit en essayant d’emprunter de dangereux canaux. Le colonel Garcés n’étaient pas de ce nombre puisque, lors du combat, un grenadier français de 19 ans du 34ème de ligne du nom de Edouard Cerfberr l’avait empoigné par le col pour le faire prisonnier.

Les pertes espagnoles étaient très lourdes puisque l’on comptait plus de 150 tués, près de 300 blessés et 1000 prisonniers soit 1450 hommes perdus sur les 1700 initiaux. La perte la plus sensible pour la défense de Cadix se trouvait peut être dans les près de 60 bouches à feu et la grand quantité de matériel que l’on abandonnait aux Français. Ceux-ci perdaient seulement 35 tués et 110 blessés ce qui finalement assez faible en regard de la violence de l’affrontement.

Maitre de la position-clé du Trocadéro, les Français purent organiser le véritable siège de la ville de Cadix qui fut rapidement asphyxiée. Dans la ville même, on cria à la trahison et au désespoir lorsque l’on apprit la perte du Trocadéro. Ailleurs, toute l’Espagne se soumettait peu à peu au retour du pouvoir royaliste alors même que le roi restait pourtant toujours prisonnier des Cortès. Mais la chute de Cadix n’était désormais plus qu’une question de temps. La Galice était quasiment pacifiée fin août avec la chute de la Corogne le 21 août. Le 15 septembre, le général Molitor écrasait les dernières troupes constitutionnelles en Andalousie et capturait Rafael de Riego qui sera emmené à Madrid pour y être tragiquement pendu le 07 novembre. Pendant ce temps, les troupes autour de Cadix réduisaient peu à peu le périmètre espagnol en s’emparant des forts de l’ile de Leon le 20 septembre. Le 23, un fort bombardement commence sur Cadix et il n’en faut pas plus pour que les Cortès n’abandonnent définitivement la partie. Le 28 septembre, le roi Ferdinand VII retrouve ses pouvoirs et les Français peuvent défiler dans Cadix dès le 03 octobre. Les libéraux avaient fait promettre au roi de garantir la Constitution en échange de sa liberté : il n’en sera rien puisque sitôt libre, celui-ci l’abroge de nouveau et commence une phase de répression intense et d’autoritarisme politique violent. Cela mènera à une nouvelle guerre civile en Espagne à partir de 1833 à la mort de Ferdinand. En attendant, les Français pouvaient savourer leur victoire mais il restait néanmoins des poches à réduire puisque Barcelone ne se rendait que le 02 novembre et qu’Alicante ne tombait que le 05 novembre. Ce même 05 novembre, le duc d’Angoulême, prenait, pourtant, déjà, la route de la France où il rentrait le 23 novembre. Plus de 45 000 Français sur les 95 000 engagés restaient en Espagne à la fin de l’année 1823 et seront évacués progressivement jusqu’à 1828.

L’épilogue de tout ce qui précède se poursuit en 1826. Le roi Charles X, successeur de Louis XVIII, voulut faire une reconstitution de la bataille qui avait vu son fils, le duc d’Angoulême, s’illustrer de si belle manière. On met alors en place alors une construction en carton-pâte sur la colline de Chaillot en face du Champs de Mars sur la rive gauche de la Seine. Les soldats doivent s’en emparer en partant du Champs de Mars et en traversant la Seine qui joue le rôle du bras de mer : l’idée de l’esplanade du Trocadéro était née. Mais c’est à partir de 1877 et de l’Exposition universelle que le lieu prend de l’ampleur avec la construction d’un grand bâtiment, le palais du Trocadéro en hommage, qui deviendra un musée des civilisations fameux aujourd’hui Musée de l’Homme et Musée de la Marine. La consécration du Trocadéro aura lieu finalement en 1887 avec l’arrivée de l’autre coté de la Seine du plus visité des bâtiments de Paris, la Tour Eiffel : la vue imprenable sur la Tour depuis le parvis du Trocadéro le rend ainsi presque aussi célèbre.

Ainsi donc, le Trocadéro a pris une place particulière dans l’imaginaire français et cela même à l’étranger et par le monde : il était nécessaire de se rappeler de l’origine de ce Trocadéro parisien en relatant l’action d’éclat du capitaine Petit-Jean et de ses quelques milliers de camarades sur un rocher décharné face à l’Atlantique, il y a de cela bien longtemps.

Raphaël Romeo
 

  1. Rappelons que depuis 1713, le roi d’Espagne était un Bourbon puisque Louis XIV avait profité, au prix d’une très violente guerre, d’un problème de succession pour placer son petit-fils, le futur Felipe V, sur le trône de Madrid.

Bibliographie :

  • Capefigue M.B., Récit des opérations de l’armée française en Espagne, Paris, 1823.
  • Delaborde AL., Itinéraire descriptif de l’Espagne, tome 1, Paris, 1834.
  • Hugo Abel, Histoire de la Guerre d’Espagne dédiée au roi, tome 2, Paris, 1825.
  • Laroche Emmanuel, L’expédition d’Espagne de 1823 : la guerre selon la Charte, Paris, 2013.
  • Lebourleux André, La croisade des cent mille fils de Saint Louis : l’expédition française en Espagne de 1823, Paris, 2006.
  • Pancoucke éd., Victoires et conquêtes…des Français, tome 28, Paris, 1825.

Pour aller plus loin :

Le sacrifice du capitaine Salomon Ou la définition même du Héros

Le 1er mai 2002, le président des Etats-Unis, Georges W. Bush remettait la plus haute distinction militaire américaine, la Medal of Honor , au capitaine Ben Lewis Salomon…à titre posthume. Cela faisait depuis le 7 juillet 1944 que les mannes de Salomon attendaient cet hommage. La citation terminait en ses termes : « L’extraordinaire héroïsme du capitaine Salomon et son dévouement envers son devoir sont en accord avec les plus hautes traditions militaires et donnent un immense crédit à sa personne, son unité et à l’armée des Etats-Unis. ». Pourquoi avoir attendu près de soixante ans pour décerner cet honneur bien mérité au capitaine Salomon ? C’est qu’il n’était pas un héros comme les autres ; aussi qui aurait bien pu prévoir qu’un simple dentiste devienne l’un des plus grands héros de la Seconde Guerre Mondiale ?

 

Rien ne prédestinait, en effet, Benjamin Lewis Salomon à ce destin glorieux. Né le 1 er septembre 1914 dans une famille juive de la classe moyenne de Milwaukee dans le Wisconsin, il s’était très tôt orienté vers des études de médecine et plus spécialement de dentiste. Il est rapidement diplômé et part en Californie à la célèbre université de Californie du Sud à Los Angeles au sein de la faculté dentaire : en 1937, il peut exercer. Ben Salomon est une personnalité paisible, pleine d’enthousiasme mais même si ce n’est pas le grand musclé de service, il est devenu, au fil des ans, une véritable force de la nature. Boy scout depuis sa plus tendre enfance, il y a passé plusieurs grades et sait ce que c’est que de vivre à la dure, c’est un modèle pour ses camarades. De même, il s’est très jeune exercé au tir et peut se targuer d’être devenu un tireur hors pair. Mais la violence n’est pas son fort, simplement, il est une personnalité altruiste, dynamique et perfectionniste.

 

En 1940, dans le climat de guerre latent de l’époque, Salomon décida de s’engager dans l’armée préférant d’abord la garde nationale.

 

La 27 ème division de l’armée américaine était avant la déclaration de guerre de 1941 une division de Garde Nationale destinée à protéger l’état de New York. Le 102 ème régiment dans lequel s’engagea Salomon cantonnait à Troy. Mais dès octobre 1940, elle fut appelée au service fédéral. Salomon, d’abord engagé au 102 ème d’infanterie puis ayant rejoint le 105 ème, avait tenu à rejoindre le service actif et avait abandonné son activité de dentiste : devenu sergent d’une escouade de mitrailleuses, il s’était fait grandement remarqué dans le régiment par ses compétences au tir et avait remporté plusieurs concours. On le surnomma du titre honorifique de « Meilleur soldat du coin ».

 

En mars 1942, la 27 ème division commençait son transfert vers le Pacifique en étant envoyée sur l’ile d’Hawaï. C’est à ce moment que l’administration de l’armée américaine vérifiant ses hommes se rendit compte que le talent de dentiste de Salomon était inutilisé et à cette époque, les dentistes militaires de talents étaient rares : promu lieutenant le 14 août 1942, il rejoint alors le staff médical de son unité comme dentiste. Mais Salomon s’opposa à ce transfert : il voulait combattre ! En vain, car on ne discute pas avec l’administration militaire. Il passa donc lieutenant-dentiste mais malgré ce poste, sut se maintenir en forme ; participant à tous les exercices physiques de ses camarades, il en étonnait toujours plus d’un en surpassant tout le monde dans les compétitions de course ou d’endurance. En novembre 1943, les vraies opérations commencent puisque le 3/105 ème notamment est envoyé capturer l’ile de Makin tandis que les bataillons du 106 ème vont s’emparer de l’atoll d’Eniwetok. Une bonne partie du 105 ème est donc restée inactive : les 1 er et 2 ème bataillons -celui de Salomon- restés en garnison à Hawaï n’avaient pu encore connaitre le cauchemar de la lutte contre les Japonais dans le Pacifique. Mais à l’horizon se profilait une prochaine destination : Saipan.

 

Capitale dans la route vers une attaque directe sur le Japon, l’ile de Saipan, offrait la possibilité de se rapprocher considérablement de l’archipel japonais pour les Américains. Les Japonais la défendraient donc à outrance.

 

Lorsque les Américains débarquent à Saipan le 13 juin 1944, l’objectif est clair : s’emparer vite de l’ile et surtout de ses terrains d’aviation pour permettre de déployer une tête de pont aérienne en vue d’aller directement bombarder le territoire japonais. L’opération est délicate car les Japonais ont déployé une redoutable division dans l’ile : la 43 ème de nouvelle formation et très motivée aux ordres du non moins redoutable général Yoshitsugu Saitō. Né le 02 novembre 1890, Saitō, est à 54 ans, l’archétype même de l’officier japonais inflexible et entièrement forgé dans le moule de la tradition impériale de l’Empire du Soleil Levant. Conscient qu’en étant envoyé défendre Saipan, il défend les abords mêmes du territoire national, Saitō n’a qu’un seul choix en tête : repousser les Américains ou se faire tuer sur place jusqu’au dernier homme de sa division. Il va tenir parole. En comptant, les troupes de marine, les blindés et l’artillerie, on peut estimer que moins de 30 000 Japonais allaient devoir tenir tête à plus de 70 000 Américains issus des 2 nd Marines Division , 4 th Marines Division et 27 th Division . Mais le terrain jouerait en faveur des Japonais qui l’exploitèrent au maximum. Marais, grottes, cavités souterraines, forêts épaisses, immenses champs de canne à sucre où l’on peut se camoufler partout : tout était en place pour que les Américains vivent l’enfer sur cette ile. Ce sera le cas. On ne va pas retracer l’historique du déroulement de cette bataille sanglante mais focalisons-nous sur l’action de la 27 th Division auquel appartenait Ben Salomon. La division débarque le 16 juin, soit trois jours après les Marines, et doit s’emparer d’un aéroport. C’est fait le 18 juin mais alors, le général Ralph Smith, commandant de la division, se lance à l’assaut du mont Tapotchau, le point culminant de l’ile et le point de défense majeur des Japonais. Du 18 au 20 juin, les combats font rage mais 277 hommes de la 27 ème division tombent pour rien : on ne progresse pas. Le généralissime américain Holland Smith prit alors en grippe cette 27 ème division qu’il jugeait encore trop tendre et releva le général Ralph Smith de son commandement. Il fallut attendre le 05 juillet pour que la 27 ème vienne finalement à bout du mont Tapotchau après d’atroces combats où les lance-flammes et les mortiers furent les précieux alliés des Américains.

 

Nommé capitaine juste avant de débarquer à Saipan, Salomon ne supporta pas bientôt plus d’être reclus au QG du 105 th à faire le dentiste ; il demanda alors à être muté chirurgien au poste de campagne à savoir le poste de premier secours juste à quelques dizaines de mètres des lignes ennemies. Il y travailla sans relâche jusqu’au début du mois de juillet. Cela tombait finalement bien puisque le chirurgien du 2 ème bataillon du 105 th avait été tué dans un violent combat par un mortier avant le débarquement à Saipan.

Le 05 juillet, Saito doit se rendre à l’évidence : les Américains seront bientôt les maitres de l’ile et ce n’est pas avec ses 3000 soldats, morts de faim et épuisés, qu’il pourra y changer quelque chose. Néanmoins, il sait qu’il lui reste une carte à jouer : l’orgueil japonais. Décidé à remplir coûte que coûte son devoir, il donne comme ordre du jour pour le 07 juillet suivant, un seul mot dont tous le monde comprit parfaitement bien le sens : Banzai ! L’attaque-suicide, sans espoir de retour, pas de prisonniers, ni d’un côté ni de l’autre. 3000 soldats japonais enragés et fanatisés s’apprêtaient donc à déferler sur les positions avancées américaines ; leur nombre était augmenté par l’apport de paysans et pêcheurs locaux que les Japonais, à force de propagande présentant les Américains comme des monstres, avaient réussi à embrigader : on leur donna des fourches taillées en bambou, peu importe l’armement du moment qu’ils chargent avec les autres.

Voici la proclamation que fit lire le général Saitō, reclus dans son bunker et gravement malade, à ses hommes la veille du 07 juillet, à 18 heures : elle était sans équivoque.

 

« Je m’adresse aux officiers et hommes de l’armée impériale du Japon à Saipan.

Depuis plus de 20 jours que les Diables Américains ont attaqué, les officiers, soldats et employés civils de l’armée impériale et de la flotte sur l’ile ont bien et bravement combattu. Partout ils ont démontré l’honneur et la gloire des forces impériales. J’avais espéré que chaque homme ferait son devoir. Les cieux ne nous en ont pas donné l’occasion. Nous n’avons pas su utilisé le terrain. Jusqu’alors, nous avons combattu à l’unisson mais nous n’avons plus rien pour nous battre et notre artillerie a complétement été détruite. Nos camarades sont tombés les uns après les autres. En dépit de l’amertume de notre défaite, nous plaidons ‘’Sept vies à rendre à notre pays’’. Les attaques barbares de nos ennemis continuent. Alors qu’ils n’occupent qu’une partie de Saipan, nous sommes en train de mourir sous la violence des obus et des bombes. Que nous attaquions ou que nous restions là où nous sommes, la mort sera là. Pourtant, à travers la mort, il y a la vie. Nous devons utiliser cette opportunité pour exalter les vrais vertus de l’homme japonais. Avec ceux qui restent, je chargerai ces Diables d’Américains pour leur souffler dessus une ultime fois et pour laisser mes os à Saipan comme un rempart dans le Pacifique. Comme il est dit dans le "SENJINKUM" [Ethique du combat 1 ], ‘’Je ne souffrirai pas l’injure d’être capturé vivant’’ et ‘’J’offrirai le courage de mon âme et calmement je me réjouirai en vivant selon un principe éternel’’

Ici, je prie avec vous pour la vie éternelle de l’Empereur et la sécurité du pays, et j’irai en avant à la recherche de l’ennemi. Suivez-moi !

Général commandant

Avec un tel credo, la journée s’annonçait comme cauchemardesque pour les Américains. Elle le sera. Notons tout de même le courage et la dignité militaire japonaise poussées à leur extrême dans ce message presque émouvant dans sa façon d’être écrit. Les soldats japonais respecteraient à la lettre cet appel. Quant au général Saitō, il ne pourra accompagner ses hommes dans leur ultime effort. Malade au point de ne plus pouvoir se déplacer, il accomplit ce que l’honneur d’un officier japonais lui commandait à savoir le suicide rituel par Hara-Kiri ; s’étant ouvert le ventre avec son sabre, il fut, sur son ordre, achevé par son aide de camp d’une balle dans la tête dans la nuit du 06 au 07 juillet.

 

L’aube du 07 juillet est à peine levée depuis une heure que les épais branchages de la forêt de Saipan s’agitent sous les piétinements furieux de milliers d’hommes : les ultimes soldats japonais de l’ile ont réussi à convaincre des centaines de pêcheurs de les rejoindre pour ce dernier baroud d’honneur face à ces diables américains et les ont envoyés en avant. Dans le campement du 105 th, on ne se doute de rien et on compte bien souffler des derniers jours éprouvants. Mais vers 05 heures du matin, un soldat arrive des avant-postes, tout affolé ; il vient de capturer un pécheur japonais qu’il vient d’interroger et ce qu’il lui révèle glace le sang de tout le quartier-général américain : une attaque en masse se prépare et les deux premiers bataillons du 105 th sont en plein ligne de mire. Le lieutenant-colonel O’Brien, chef du 1/105 th, confère rapidement avec le major McCarthy et prend ses dispositions pour faire face à l’attaque mais déjà, on entend les pelotons des avant-postes ouvrir le feu. Les Japonais sont là ! En quelques minutes, le périmètre de sécurité des deux bataillons du 105 th est infiltré et le combat prend une dimension individuelle. Les corps-à-corps se multiplient, la violence augmente de secondes en secondes. La seule chance des Américains est que les Japonais n’ont presque plus de cartouches et combattent, pour la plupart, à la baïonnette ou au poignard, les pêcheurs utilisant des lances en bambou taillées. Néanmoins, les Japonais avaient encore assez de réserve d’obus de mortiers et de grenades ce qui rend le chaos complet. Tout ordre est perdu et les avant-postes doivent être rapidement abandonnés. On se regroupe sur de nouvelles lignes de défense mais malgré des pertes terribles dans leur rang, l’élan des Japonais est irrésistible. Les exploits individuels se multiplient : le lieutenant-colonel O’Brien, sortant de sa tente comme un furieux, un pistolet dans chaque main, part seul contre la horde ennemie ; devant cela, ses hommes se regroupent et repartent à l’assaut mais c’est alors qu’il est gravement blessé et doit être évacué. Il refuse et mal pansé, se fait installer aux commandes d’une mitrailleuse montée sur une jeep. Autour de lui, ses hommes pour la plupart blessés, retraitent, il va les couvrir, leur dit-il. On le retrouvera le lendemain, mort, au poste qu’il n’aura jamais voulu quitter. Un peu plus loin, le simple soldat Thomas se distingue en tenant en respect les Japonais avec son fusil malgré ses faibles munitions mais une sale blessure l’oblige à être porté en arrière ; un camarade le soutient mais une balle vient le blesser. Thomas lui enjoint alors de le laisser là et de sauver sa peau ; un autre camarade arrive et se propose de porter Thomas sur son dos mais celui-ci ne lui demande qu’un pistolet chargé et lui dit un simple Au revoir . S’accolant à un arbre pour ne pas être surpris sur ses arrières, Thomas compte ses balles, il en a huit. Le lendemain, on dénombrera huit cadavres japonais autour de celui du 2 ème classe Thomas.

 

Où se trouve alors le capitaine Salomon dans ce cataclysme ? Levé aux premiers coups de feu, il avait sans plus tarder rejoint son poste de secours pour essayer de soigner les blessés du jour. Moins de quelques instants plus tard, le petit poste se trouve déjà envahi par les nombreux blessés qui affluent depuis les avant-postes. Quelques hommes se trouvaient en convalescence depuis les derniers jours mais l’arrivée des nouveaux blessés fait que, très vite, le poste de secours compte près d’une trentaine de blessés dont certains très gravement, la plupart sérieusement éclopés. Des cris parviennent de l’extérieur et Salomon peut juger que le danger se rapproche ; pourtant, il continue sa tâche comme si de rien n’était. À ses côtés, quelques infirmières s’activent. Il lui faut alors un scalpel, il sort de la tente pour en trouver un mais c’est là que, levant la tête, il sursaute : derrière les croisées de bois du poste de secours, il vient d’apercevoir un soldat japonais frappant avec sa baïonnette un blessé étendu à l’extérieur. D’un geste rapide, il s’empare d’un fusil M1 Garand, sort en trombe, ajuste en un quart de seconde et abat le Japonais d’un tir violent. Cherchant à rentrer à l’intérieur du poste, il s’en voit alors l’entrée bloquée par deux nouveaux Japonais. Sans réfléchir et n’ayant pas le temps de recharger, il assène un violent coup de crosse au premier soldat avant d’achever l’autre d’un coup de baïonnette ; le premier Japonais, revenu à lui, est ensuite tué d’un tir à bout portant. Rentré à l’intérieur du poste, il peut lire sur les visages terrifiés des blessés qu’un nouveau danger est là : en effet, par l’autre entrée, c’est à présent quatre soldats japonais qui font face à Salomon. Il doit prendre sa décision en un dixième de seconde. Frapper avant d’être frappé. Instinctivement, il bondit sur le Japonais le plus près de lui et d’un geste rapide le désarme de son poignard dont il se sert pour le blesser gravement au visage. Ils ne sont plus que trois. Jouant au chat et à la souris, il arrive à prendre un M1 Garand et fait feu sur le second Japonais qui s’effondre…plus que deux puis plus qu’un après que Salomon lui ait laissé la baïonnette de son fusil plantée dans le ventre. Le dernier Japonais est toujours là. Salomon n’a plus rien et se précipite sur lui en frappant directement à l’estomac ; le Japonais vacille mais se remet et va pour poignarder Salomon lorsqu’un coup de feu l’abat sur place : un des blessés du poste avait réussi à ramper jusqu’à un pistolet calibre 45 et s’en était servi. Salomon prend alors conscience de la gravité de la situation. S’il a pu venir à bout de ces quelques Japonais, ce n’est rien à coté des dizaines qui vont bientôt déferler dans quelques secondes. Penser, agir, prendre une décision, vite. Un radio arrive alors et annonce qu’il faut vite partir. Salomon, conscient que ses blessés n’ont, pour certains, pas une chance de s’en sortir, jette un regard aux éclopés et leur dit ces mots : « Faites ce que vous pouvez pour rejoindre le régiment, je me charge de les retenir ici jusqu’à ce que ce soit bon ! » et avant que d’aucun n’aient pu réagir à ces paroles terribles, Salomon, s’était emparé d’un fusil-mitrailleur laissé à terre par un blessé et s’était précipité à l’extérieur de la tente. On entendit des rafales, des détonations puis les crépitements d’une mitrailleuse…les derniers blessés à quitter le poste pour rejoindre le poste de contrôle du 105 th avoueront qu’ils virent Salomon trainer une mitrailleuse de calibre 30 et faire feu avec rage sur les Japonais, effectuant des cercles avec son arme pour balayer les masses qui se jetaient sur lui. Tout le reste fait, dès lors, partie de la Légende. Mais ne peut-on interroger cette légende ? Ne peut-on imaginer Salomon sortant en hurlant du poste de secours faisant feu dans la masse des Japonais, lâchant son arme pour vite s’emparer de cette mitrailleuse lourde ? Ne peut-on se l’imaginer dirigeant sa mitrailleuse sur les dizaines de Japonais qui l’entourent de part et d’autre, l’obligeant à faire feu à droite, à gauche, à droite, à gauche…tandis qu’il reçoit ses premières blessures, multiples éclats de balles, de mortiers qui explosent près de lui le couvrant de terre, de coups de baïonnettes quand certains Japonais arrivent sur lui et qu’il doit défendre son arme en tirant des rafales à bout portant…Ne peut-on se l’imaginer lorsqu’il dut trainer sa lourde mitrailleuse à un autre angle de tir car à cause des cadavres japonais s’amoncelant devant lui, il n’avait plus aucune visibilité pour tirer ? Quatre fois, il dut effectuer cette action…les traces au sol le prouvèrent le lendemain. Imaginons-nous enfin, les dernières rafales que dut tirer Salomon, le visage et le torse dégoulinant de sang à cause de 76 blessures corporelles dont 24 léthales à quoi dut-il bien penser ? Le fait que ses blessés soient désormais probablement sauvés, sa famille, un amour de jeunesse ou bien simplement, fugacement, un paysage de son enfance à Milwaukee ? Nous ne le saurons jamais. Hélas, nous ne pourrons et ne pouvons jamais que savoir les faits. Les faits quels sont-ils ? Ils furent établis le lendemain matin par les troupes américaines chargés de reconquérir le terrain perdu la veille. Arrivés sur les lieux du massacre des deux bataillons du 105 th, on retrouva le corps déchiqueté de Salomon toujours agrippé à sa mitrailleuse et autour de lui, on compta. Cela prit un certain temps mais il y avait de quoi donner le vertige : en donnant sa vie pour les siens, Salomon, lui le petit dentiste juif de Milwaukee, avait emporté dans son sacrifice plus de 98 Japonais !

 

Les hommes présents sur place furent vite unis par une évidence : il fallait vite constituer le dossier pour décerner la Medal of Honor à Salomon, on lui devait bien ça. Le capitaine Edmund Lowe du 105th se chargea de cela. Mais un problème de taille se présentait : en tant que personnel médical, Salomon n’était pas en droit de recevoir une médaille pour une action combattante. Le capitaine Lowe raconte que dès son arrivée, le général américain commandant les troupes de secours, s’était approché du cadavre de Salomon pour lui arracher rapidement son brassard de la Croix-Rouge mais cela ne changeait rien à l’affaire. Il fallut ainsi attendre 2001 et de nombreuses tentatives pour que l’on accepte de remettre la médaille à titre posthume au capitaine Salomon en trouvant -enfin- comme argument qu’un médecin était en droit de combattre dans le cadre de la défense de ses patients. On lui devait bien ça !

Notons pour finir que la journée du 07 juillet 1944 fut vraiment celle du 105 th d’infanterie car on comptera d’autres récipiendaires de la Medal of Honor dont le colonel O’Brien et le IIème classe Thomas ; à titre collectif, le régiment même fut décoré (1 er et 2 ème bataillons). Il avait payé très cher ces honneurs avec plus de 406 tués et plus de 512 hommes blessés sur les 1108 hommes présents au début de l’affrontement soit le chiffre terrible de plus de 82% de pertes. Les pertes Japonais étaient, elles, effarantes puisque la quasi-totalité de la garnison de l’ile était anéantie et que des milliers de civils périssaient la plupart se suicidant du sommet d’une falaise pour éviter les Américains. Pour les Japonais, il s’agissait d’ailleurs du début de la fin puisque peu après la nouvelle de la perte de Saipan, le gouvernement du belliqueux Premier Ministre Tojo dut démissionner laissant la place à un parti plus pacifique : le Japon venait de perdre définitivement la main face aux Américains.

 
Raphaël Romeo
 

  1. Code militaire japonais entré en vigueur en 1941.

Bibliographie :

  • -Crowl Philip A., Campaign in the Mariannas, Washington D.C., 1993.
  • -Lowe Edmund G. The 27th Infantry Division in World War Two, Washington, 1949.
  • -Riaud Xavier, Captain Ben L. Salomon (1914-1944), DDS, héros du Pacifique ?
  • -Site internet, Badass of the week, http://www.badassoftheweek.com/
  • -Center of military history United States Army, The War against Japan, a pictorial record, Washington, 2001.

Henri de Bournazel, à la conquête de l’irréductible poche de Taza, Maroc, 1923

« Il aimait passionnément son pays ; il désirait, par-dessus tout, le servir. Il me souvient de cette phrase qu'un soir il nous disait dans un bordj des montagnes, au nord de Taza, Bab-Moroudj, comme nous nous promenons sous un ciel tout brillant d'étoiles, d'un azur si profond, à ces heures-là, - là-bas, si lumineuses malgré les ombres de la nuit : « Je suis jeune, j'ai une santé de fer, j'aime la vie. C'est bien permis à mon âge. Et cependant je serais si heureux de mourir au combat ! Ça me vaudrait la rémission de mes péchés ; et puis, c'est beau ! — Henri, lui dis-je, il y a peut-être un peu de présomption et d'orgueil dans ce désir. — S'il y en a, me répondit-il, ce ne peut-être bien mal devant Dieu de désirer finir en donnant un bon exemple. Ça doit racheter tous les mauvais. »

 

Au printemps 1923, l’impatience d’un jeune lieutenant de 25 ans, fraichement promu dans la région de Casablanca, protectorat du Maroc français, allait pouvoir être contentée. Affecté au 22ème régiment de spahis marocains, escadron du capitaine Bastien, le lieutenant Henri de Bournazel, encore inconnu parmi ses pairs de l’Armée d’Afrique, se voyait, en effet, confier une mission d’importance en prenant place au sein du groupement de Meknès du général Thévenet, chargé par le charismatique général Poeymirau d’être le fer de lance d’une expédition en vue de réduire la redoutable « poche de Taza ». Lyautey, gouverneur général du Maroc, pour encore quelques temps, avait décidé d’en finir avec ce réduit rebelle à l’heure où le protectorat connaissait déjà un très grave danger avec l’insurrection du Rif au nord-est du pays.

 

Parti de la base de Mediouna, une quinzaine de kilomètres au sud de Casablanca, le lieutenant Bournazel et ses hommes arrivent au début du mois de mai 1923 dans les environs de Azrou, environ 120 kilomètres au sud de Fès, pour s’attaquer au massif du Tichchoukt, haut-lieu de la contestation de certaines tribus rebelles du Moyen-Atlas dont les très virulents Marmoucha et Ait Seghouchen. Le groupement comprend outre les Spahis de Bournazel, des détachements de tirailleurs marocains, de bataillons de la Légion Etrangère et des partisans marocains alliés aux Français. Le célèbre officier de la Légion Etrangère, témoin direct des combats que l’on va évoquer, le prince Aâge de Danemark, nous explique dans ses Souvenirs de la Légion Etrangère ce qui faisait la force de ses tribus de l’Atlas que les Français et leurs alliés marocains devraient affronter : « Eh bien, les Chleuhs1 sont d’une bravoure devant laquelle il est juste de courber la tête. D’où vient leur courage invincible, leur mépris de la mort ? Uniquement de la flamme religieuse dont ils sont animés. Le prophète est devenu dans leur cœur beaucoup plus et beaucoup mieux qu’un symbole : une présence. Leur foi leur tient lieu de bouclier. En se servant d’elle, leurs chefs peuvent les entrainer jusqu’au bout du monde. »

 

À la mi-mai, les troupes progressent en direction du Moyen-Atlas et les accrochages avec les Berbères rebelles du grand massif marocain se font de plus en plus fréquents et dangereux. En effet, s’il n’y a pas d’affrontements d’envergure, le danger pour les Français, rôde la nuit car les rebelles se font forts de tenter des assassinats ciblés alors que la nuit est tombée : Henri de Bournazel ne va pas faire exception. Un soir de mai alors que la fraicheur de la nuit s’est emparée du camp de fortune des spahis de Bournazel, tout le monde où presque va rejoindre un sommeil bien mérité. Il reste les sentinelles dont l’inflexible Ahmed chargé de surveiller la tente du lieutenant Bournazel. Ce dernier s’endort assez rapidement mais alors que la nuit s’ourdit de sombres desseins, il se réveille comme pris d’un sinistre pressentiment. Tendant l’oreille, il perçoit un léger claquement...d’autres auraient laissé tomber mais pas lui ; c’est le claquement d’une des cordes de soutien de la tente qui vient de retentir. Cette fois-ci, plus de doutes, il faut s’assurer de ce qui se passe et Bournazel s’emparant de son arme de service, s’approche, à peine habillé, du pan de sa tente qui en fait l’ouverture, il la relève prudemment et regarde devant lui la nuit noire. C’est alors que son regard s’arrête sur une forme tapie dans l’ombre qu’il fixe un instant : violemment, la forme se relève et bondit dans la nuit en direction de la montagne alertant de fait toutes les sentinelles qui font crépiter les détonations de mitrailleuses sur elle. Bournazel veut immédiatement sortir de sa tente mais il trébuche alors sur le corps du spahi Ahmed : celui-ci git sans vie, poignardé dans le dos, alors qu’il veillait sur son supérieur. Il s’en sera fallu vraiment de très peu mais déjà, la légendaire Baraka de Henri de Bournazel le prenait sous son aile.

 

Mais arrêtons-nous un instant pour présenter cet énigmatique officier qu’est le lieutenant Henri Marie Just de Lespinasse de Bournazel. Oh, il n’est encore pas bien connu mais déjà avec un beau palmarès à son actif. Né le 21 février 1898 à Limoges, il est issu d’une famille noble avec un prestigieux passé militaire. Très vite passionné par le métier des armes aussi bien que par le fait de servir son pays, il connait le drame de n’avoir que 16 ans en 1914 ce qui l’empêche de partir au front. Son père, colonel du 1er régiment de chasseurs d’Afrique, l’envoie préparer Saint-Cyr en attendant mieux mais pour Bournazel, ce n’est pas assez : il veut le front. Il peut enfin s’engager aux 4ème régiment hussards en 1916 et se distingue dans de multiples reconnaissances dès 1917 où il met un point d’honneur à toujours être de l’avant. Eloigné du front début 1918, pris de grippe espagnole au printemps, il se couvre de gloire à l’automne et finit même par obtenir la croix de guerre pour une action très audacieuse le 10 novembre 1918. Alors que l’armistice se signait le lendemain, Bournazel faisait encore des prisonniers le 11 novembre au matin. En garnison en Allemagne, il s’ennuie. Promu lieutenant, il demande son affectation au Maroc en 1921 car c’est un « endroit où l’on se bat ». La suite tiendra de l’Epopée.

 

Le 20 mai 1923, on arrive en vue des versants sud du massif du Tichchoukt et il est clair que les rebelles sont désormais prêts au combat pour défendre leur fief. Ordre est donc donné à l’escadron Bastien du 22ème spahi, au sein du groupe de Guiny en compagnie d’un bataillon de la Légion Etrangère, de s’emparer de la corniche rocheuse de Bou Arfa au pied de la longue route sinueuse qui mène au repaire de Imouzzer Marmoucha, une cinquantaine de kilomètres plus haut. Toute la journée, les combats vont faire rage et déjà, le lieutenant Bournazel se distingue entre tous par son comportement inégalable devant l’ennemi. Que cela soit face aux détonations des fusils berbères ou devant les poignards acérés des guerriers de l’Atlas, Bournazel affecte toujours la même attitude de témérité, de tranquillité et presque de plaisantin face à l’ennemi comme si rien ne semblait devoir l’atteindre et que la guerre même ne relevait que du jeu. Combien de fois surprend-il ses subordonnés métropolitains et ses troupiers marocains lorsqu’il commence à entonner une chanson à la mode parisienne alors que les Berbères déchainaient l’enfer sur les colonnes progressant difficilement dans la montagne ?

 

Mais revenons à l’affrontement. Dès 7 heures du matin, on établit le contact à la lisière des bois. Le feu s’intensifie en provenance d’une crête qu’il faut réduire et c’est chose faite aux alentours de 10 heures du matin. Mais alors le combat se déplace sur le flanc droit et il faut vite réagir avant d’être débordé : la situation est rétablie à midi et les hommes peuvent prendre quelque repos, il faut vite du renfort car rien ne dit que l’on pourra tenir encore lors d’un nouvel assaut. Si les soldats accusent le coup, on ne tient plus Bournazel qui semble aux anges de ce premier vrai combat. Les heures passent et les conditions climatiques se dégradent : la pluie et le brouillard se mettent de la partie et les Berbères en profitent pour s’infiltrer en direction des lignes françaises, rampant, le poignard en main. Vers 17 heures, le rideau se déchire et une mêlée furieuse au corps-à-corps s’engage ; il faut répliquer à la baïonnette, Bournazel est présent partout au cœur de la mêlée, frappant, parfois, de sa simple canne d’officier, les Berbères enragés. Les Chleuhs sont alors enfin repoussés mais à quel prix. Le prince Aâge nous décrit la fureur des combattants avec qui les Français et leurs alliés marocains durent lutter : « Rien ne peut donner une idée de l’acharnement des Chleuhs quand ils se ruèrent vers nous avec leurs armes dépareillés et quelque peu hétéroclites. Les poignards voisinaient avec des fusils d’un modèle périmé. Quelques-uns d’entre eux, même, ne possédaient comme moyen offensif que leurs dents acérées dont ils se servaient jusque dans l’agonie pour arracher, tout vif, des lambeaux de mains ennemis... »

 

Au soir du 20 mai, les pertes ont été, en effet, assez lourdes et ce, des deux côtés. On ne connait pas les chiffres pour les Berbères mais les Français perdaient 38 tués et 87 blessés rien que chez les Spahis ce qui est assez lourd en regard des forces engagées. La Légion étrangère s’accordait le plus lourd tribut avec plus de 100 disparus rien que dans la compagnie du capitaine Aâge. Mais ce qui ressort de cet affrontement, c’est le formidable ascendant que commence à prendre Bournazel sur ses hommes.

 

Passé ce premier combat, une petite accalmie a lieu pendant deux semaines durant laquelle les Français en profitent pour sécuriser les premières positions prises en construisant des abris de fortune dans la vallée. Le danger n’est toutefois pas absent puisque les Berbères tiraillent en permanence sur les postes français leur rappelant bien la précarité de leur position.

 

Au début du mois de juin, l’ordre de reprendre la marche est prêt d’arriver et cette fois-ci, il faudra s’emparer de l’imposant plateau de Bou-Khamouj qui verrouille l’accès à la cité montagnarde d’El Mers, un des objectifs de la campagne. Le terrain est particulièrement difficile car encaissé et boisé, on n’y voit pas à quelques mètres si l’on n’arrive à prendre un peu de hauteur. Or, ce sont les Berbères qui sont maitres de la position et rendent impossible toute avancée tiraillant constamment et obligeant l’artillerie française à répliquer. Comme l’écrit le prince Aâge, « le bouillard intense rendait très difficiles les opérations, sans compter que le manque absolu de visibilité déjouait à ce point la science balistique du groupe de Fez, campé à quelques kilomètres de là, que de temps à autre, nous recevions, sous formes d’obus, l’hommage de leurs pièces d’artillerie. Singulière impression, je vous jure, et semblable à celle que peuvent éprouver deux frères se prenant pour deux ennemis dans l’obscurité ! Un brouillard pareil, je n’en ai jamais vu qu’à Londres »

Le 07 juin, le brouillard se lève quelque peu grâce au vent du désert et l’on peut prévoir un nouvel assaut pour le 09 juin. Légionnaires et Spahis se mettent en place...

Une fois de plus, les Français attaquent dès 7 heures du matin et à 9 heures, le versant sud du plateau a été conquis de haute lutte ; il reste la partie nord. On envoie un premier bataillon à l’assaut du piton qui domine le terrain mais les Berbères déchainent de furieuses contre-attaques qui le délogent. Une fusillade intense a lieu et les balles crépitent de partout : « Les balles meurtrières sifflaient à mes oreilles. À droite, à gauche, de tous les côtés. Exactement comme sous l’effet d’une chiquenaude, mon képi sauta en l’air et fut projeté à dix mètres », se souvient le capitaine prince Aâge de Danemark. Deux autres bataillons sont envoyés en soutien et le combat devient une véritable fournaise où chaque combattant joue sa vie dans un duel à l’arme blanche. Ce n’est que le jour tombant que les Berbères consentent à décrocher mais le prix aura été encore plus lourd pour les Français avec 71 morts et 159 blessés notamment chez les Spahis de Bournazel qui s’illustre encore une fois par un allant incroyable au combat. Citons ici, l’un de ses biographes, Jean d’Esme, qui nous le décrit au combat : « Pas un instant, il n’a quitté l’extrême avancée ; il la mène à sa façon qui va bientôt devenir célèbre dans toute la troupe : avec un entrain débordant, exultant d’une joie puissante, gouaillant, riant, chantant, vêtu de pourpre, téméraire, élégant, impeccable et débridé tout ensemble. Adoré de ses hommes et admiré de ses compagnons, il est en train de créer chez eux la mystique du « chic et de la bravoure à la Bournazel ».

 

Au sujet de la violence des combats, on peut relever les mots d’un célèbre témoin, chef de bataillon de 34 ans, alors attaché à l’état-major du général Poeymirau, et au futur destin prestigieux, Jean de Lattre de Tassigny: « Je vous assure qu’il n’est pas exagéré de dire que devant un tel adversaire, malgré notre supériorité d’armements et d’effectifs, malgré l’habilité manœuvrière et aussi la baraka du merveilleux blédard que nous avons comme chef (Poeymirau)....nous nous trouvons parfois au cours des combats de cette année dans des conditions de combat qui rappellent certaines heures dures de la guerre du front de France. J’ai eu cette impression à Bou Arfa le 20 mai, au Bou Khamouj le 09 juin et surtout le 24 au combat d’El Mers. Et les vieux du Maroc ont pensé comme moi ; car rien dans l’expérience des opérations précédentes ne pouvait faire pressentir les situations délicates et parfois angoissantes devant lesquelles nous nous trouverions ici. »

Encore deux semaines passées dans la montagne et voici qu’arrivent justement les ordres que tout le monde attendait ou redoutait c’est selon : s’emparer d’El Mers. Ville sainte des tribus de la région, El Mers n’est accessible que par de difficiles routes de montagnes, à travers des plateaux où les cultures d’orge forment un tapis jaunâtre réfléchissant le soleil écrasant.

Au soir du 23 juin, c’est décidé, ce sera pour demain ! Au sein de l’escadron Bastien, Bournazel et les siens peuvent exulter : le général Poeymirau les a choisis pour former l’avant-garde et éclairer la progression de la colonne de Meknès du général Thévenet.

Le soleil du 24 juin est à peine levé, environ 7h30, que l’escadron Bastien débouche en tête sur le plateau du Tinjourda qui ouvre la voie vers El Mers. Tout semble tranquille. En selle depuis quatre heures du matin, les Spahis sont aux aguets : ce silence n’augure rien de bon. En soutien immédiat, se trouvent les partisans à cheval du lieutenant Maurice Durosoy, futur ami proche de Bournazel. Plus loin en arrière, la Légion Étrangère progresse dans les gorges mais les fantassins sont plus lents et se font distancer par les rapides cavaliers de l’avant-garde. Vers huit heures, le capitaine Bastien fait stopper ses hommes pour prendre des nouvelles du reste de la colonne ; le général Poeymirau le rejoint alors pour se rendre compte de ce que les Français vont devoir affronter avant d’arriver à El Mers. Le bouillant général, voyant que le terrain correspond bien à ce qu’il prévoyait, n’a qu’un ordre : avancer vers El Mers, à charge pour lui de faire soutenir les Spahis par l’artillerie de montagne qui arrive lentement transporté par les dos de plus de 3000 mulets.

 

Reprenant leur marche en avant au-delà de huit heures, les Spahis arrivent au milieu des orges, faisant progresser avec grande prudence leurs chevaux, quand soudainement, le voile se déchire : l’air se fend de centaines de projectiles qui fusent vers la colonne française, les orges s’agitent dans tous les sens sous l’effet d’un mouvement d’ampleur et une immense clameur se fait entendre dans toute la vallée : les Chleuhs sont là ! Par vagues entières, les guerriers déferlent sur le groupe des Spahis qui doivent vite s’abriter pour éviter d’être massacrés par les balles. On décide alors de faire descendre les hommes de cheval, de fixer la baïonnette et d’aller combattre les Berbères à l’arme blanche : Bournazel est ravi ! Très vite, les deux troupes sont au contact, sauvage et violent. Des petits groupes se forment et les officiers français se retrouvent isolés. C’est le cas du lieutenant Berger qui reçoit trois balles à bout portant et s’effondre à terre dans une mare de sang ; voyant cela, les Spahis se précipitent à son secours pour tenter de le ramener vers l’arrière. Inutile précaution ! Berger est perdu mais l’endroit où il est tombé devient le lieu d’une lutte sanglante. Quelques instants plus tard, c’est au tour du capitaine Bastien de recevoir une très grave blessure en étant touché de deux balles près du cœur ; presque inconscient, il est évacué vers l’arrière par des Spahis qui bravent tous les dangers pour protéger leurs chefs. Le lieutenant Blacque-Belair perdu dans la mêlée, il ne reste, à présent, plus que Bournazel comme officier valide de l’escadron de Spahis. À la bonne heure ! Complètement déchainé, il mène toutes les charges, dirige, ordonne, commande, est présent partout à la fois. Cible parfaite pour les Chleuhs, il reçoit plusieurs tirs en sa direction mais chaque fois, il les évite de manière miraculeuse. Pourtant, une balle fait soudain mouche : Bournazel chancelle, porte vite la main à la tête, essaye de voir à travers le voile de sang qui obscurcit son regard. Les Chleus exultent : ils ont enfin abattu cet officier français qui paraissait invincible...Que nenni ! Bournazel se relève et hurle à ses hommes de le suivre pour une nouvelle charge à la baïonnette ; ce n’était qu’une éraflure sur la tempe, la Baraka est toujours là ! Encore plus remonté par cette blessure, Bournazel, qui se moque bien du sang qui coule de sa tête, se précipite en avant, face à des Chleuhs qui, effarés de voir cet officier français enragé toujours debout, commencent à retraiter d’autant qu’un fort bombardement se fait alors entendre. L’artillerie de montagne du général Poeymirau vient, enfin, d’entrer en lice et fait tonner ses calibres contre les Chleuhs qui doivent se retirer et se replier dans la montagne. Le courage insensé de Bournazel à la tête de ses hommes, l’artillerie de montagne, la Légion qui débouche en soutien font qu’entre onze heures et midi, la situation se stabilise. Le calme revient quelque peu sur le champ de bataille même si le silence est constamment entrecoupé de déflagrations de carabines parties des hauteurs, vers El Mers. Il va falloir continuer, tout le monde le voit bien. Mais l’air est suffoquant, le soleil de midi tape sur les esprits et les corps, il faut du repos alors que le thermomètre approche les 40 degrés. Bournazel, échauffé par ce dur combat, en redemande et se voit contenté quand le général Poeymirau annonce que l’escadron Bastien restera à l’avant-garde sous le commandement effectif de Bournazel. L’objectif est de s’emparer définitivement d’El Mers et pour cela, il va falloir se rendre maitre d’une crête dominant la cité. Vers 15 heures, les hostilités reprennent. Bournazel avec ses Spahis et Durosoy avec ses partisans n’hésitent pas : ils lancent la charge de leurs cavaliers sur les défenseurs de la crête. Mais face à eux, les Chleuhs se sont solidement retranchés et de chaque recoin, de chaque muret, presque de chaque pierre, des coups de feu partent mettant à terre des dizaines de cavaliers. Mais Bournazel reste indemne. Avec sa grande cape rouge flottant au vent, il voit les tirs converger vers lui mais rien n’y fait ! La seule chose qui compte alors pour lui, c’est d’arriver le premier à conquérir la position. Mais voyant que ses hommes connaissent un instant de flottement, il décide, dans un style qui fera sa renommée, de se mettre à hurler les paroles chantées d’un air de fox-trot, alors très en vogue à Paris, the Love Need , pour redonner du baume au cœur à ses Spahis. Le lieutenant Maurice Durosoy, entendant cela, reprend alors cet air qu’il connait bien et la charge française se voit ainsi rythmée par une chanson des Années Folles : c’est surréaliste ! L’effet est salutaire : transcendés par Bournazel, les Spahis s’emparent de la crête et bientôt Bournazel, vite rejoint par Durosoy, peut galoper dans les ruelles d’El Mers conquise. « Alors, nous connûmes vraiment l’ivresse de la victoire. El Mers dominée ne pouvait plus se défendre. El-Mers était à nous ! », pouvait écrire le lieutenant Durosoy.

Conquise pas tout à fait car de très violents combats de rues vont avoir lieu avec les derniers Chleuhs qui s’accrochent à toutes les maisons et qu’il faut déloger dans des combats au corps-à-corps très meurtriers. Ce sera principalement le travail des Légionnaires mais là encore, ils paieront un très lourd tribut avec plus de 18 officiers et 250 hommes mis hors de combat.

Bournazel écrira après le combat : « Mon pauvre escadron a énormément souffert...J’ai perdu mon capitaine grièvement blessé de trois balles dont l’une juste au-dessus du cœur (il n’est pas brillant et j’ai très peur), mon camarade Berger tué de deux balles au cou, ce pauvre Blacque-Belair très blessé d’une balle dans l’estomac2 : Il ne reste plus que moi avec une éraflure à la tempe...J’ai le bonheur d’être proposé pour la croix de la Légion d’honneur. Je le dois à mes braves spahis qui ont enthousiasmé par leur cran les fantassins de l’avant-garde. J’ai eu une chance inexplicable. »

Le 27 décembre suivant, Bournazel recevait la croix de chevalier de la Légion d’honneur mais alors il était déjà revenu en France depuis plusieurs mois, promu dans un régiment de cuirassiers. Voici sa citation : « Officier de la plus haute valeur morale. Belle figure de soldat français. Par son enthousiasme et son sang-froid, le 24 juin 1923, au combat d’El Men (sic) a rétabli une situation difficile ; son capitaine ayant été grièvement blessé à ses côtés, a pris le commandement, a chargé et bousculé l’ennemi qui au couteau avait pénétré dans nos rangs. Inépuisable d’entrain et de belle humeur a maintenu malgré les pertes et l’épreuve, le moral des indigènes sous ses ordres au plus haut point, fournissant jusqu’au soir un rude combat. »

 

 

« Bou vesta hamra »

3

 

La légende de Bournazel était en marche et même s’il ne resta au Maroc que durant les années 1925, 1926, 1931-1933, il accumula suffisamment les actions d’éclat pour y laisser une trace indélébile dans la mémoire de l’armée d’Afrique française. Une grande part de sa renommée tenait à son choix de porter, quoiqu’il arrive, sa tenue d’officier de spahis avec sa longue cape rouge même lorsqu’il ne commanda plus à des Spahis. Un extrait de journal de l’époque de 1933 relate : « C'était un défi au bon sens, mais, chose étrange, loin de nuire à notre héros, cette bravade lui porta chance. Bien que, pendant cette effroyable période, il fut toujours au premier rang des combattants, bien que ses adversaires en aient profité pour concentrer leur feu sur lui, jamais il ne reçut aucune égratignure. Les Chleuhs s'en aperçurent bientôt et, parmi eux, une légende s'accrédita : quand un tireur, disaient-ils, avait l'audace de faire feu sur l’Homme rouge (c'est le surnom qu'ils lui donnèrent), la balle ricochait sur la vareuse écarlate et venait tuer celui qui l'avait envoyée. Les chefs et les camarades de Bournazel essayaient en vain de le faire renoncer à cette folie : « Laissez-moi, disait-il : comme cela, on me vise et on me manque ». Par les terribles chaleurs qu'il fait là-bas en été, le port de cette vareuse de drap était dépourvu d'agrément. Il ne la gardait pas moins et répondait à un de ses camarades qui s'en étonnait : « Evidemment, je crève de chaleur avec cette veste rouge : mais on en a tant parlé dans le bled que, si je l'enlevais et si je mettais de la toile kaki comme vous tous, on ne manquerait pas de dire que j'ai peur, Je la porterai donc toujours. Je n'ai qu'une ressource : j'en ai arraché la doublure ; mais cela ne la rend guère plus confortable. »

On ne peut citer tous les exploits de Bournazel durant ses années marocaines ; évoquons tout de même un épisode de l’été 1925 lors de la guerre du Rif contre Abdelkrim, probablement l’un des meilleurs chefs militaires que dut affronter la France lors de ses guerres coloniales. Envoyé avec une centaine d’homme sur un point chaud prêt d’être emporté par les Rifains d’Abdelkrim, Bournazel se retrouve subitement presque seul par la désertion de ses partisans marocains. Il ne va pas se démonter mais laissons-le raconter la suite lui-même :

« Menacer serait une faible chance à courir. D'ailleurs je crois maintenant périmée cette dernière ressource... Je n'en puis plus. Mes nerfs sont à bout. Pourtant ma volonté à laquelle je fais un dernier appel accourt à mon aide. J'éclate, et, les yeux dans les yeux de Tamfous [un des chefs indigènes] : « Si tu as peur de te mesurer encore avec les Rifains, un Français montera seul la garde... Dieu nous jugera. » Et, après avoir fait signe à Abdallah [un chef qui l'a prévenu de la trahison] de ne pas me suivre, je me dirige d'un pas rapide vers la position abandonnée dont les réguliers d'Abd-el-Krim commencent l'ascension. J'entends leurs cris rauques... J'approche du but. Il est environné d'épais buissons dans lequel l'œil ne peut pénétrer. J'ai fait souvent le sacrifice de ma vie cette fois pourtant, tout espoir de me tirer du guêpier où je me suis volontairement fourré n'est plus possible, et je me sens mollir sur mes jambes. Il fait lourd et, cependant, mes dents s'entrechoquent. Je pense confusément aux raffinements de cruauté dont mes camarades tombés vivants aux mains des insoumis ont été l'objet. Vais-je hésiter ? Allons donc ! Encore un petit effort ! Ça y est. J'arrive sur le sommet. Un souffle d'air passe qui me fait du bien. Je sors mon revolver, décidé à vendre chèrement ma peau. À ma vue, l'ennemi pousse des cris de victoire ; mais, prudent, il s'est plaqué à terre. Il doit avancer, car les branches des buissons s'agitent devant moi. Par bonheur, aucun coup de fusil n'est tiré. Parbleu ! Abdallah avait raison : c'est vivant que ces Rifains ont décidé de me capturer...Aux hurlements de l'assaillant, les vociférations des miens font écho. Ces derniers déferlent maintenant dans ma direction. Horreur ! je crois comprendre la hâte soudaine de mes hommes...J'entends leurs pas se rapprocher. Que disent-ils ? Après tout, que m'importe, pourvu que ma volonté ne soit pas brisée par la fatigue et l'émotion formidable qui m'étreint ! Je devrais me protéger contre cet ouragan. Pourtant, je ne bouge pas, je reste figé. Mes yeux sont grands ouverts et braqués devant moi. Mes oreilles enregistrent nettement tous les sons. Mais je ne fais pas un mouvement. Que c'est donc long de mourir ! Les voilà ! »

Encore une fois, Bournazel est sauvé par sa Baraka et le respect qu’il sait inspirer à ennemi comme amis. En effet, devant son attitude chevaleresque, ses hommes qui allaient le trahir, reviennent alors en masse et le couvrent en repoussant les Rifains. Bournazel peut alors s’isoler :

« Là, j'ai mis ma tête dans mes mains et seul, tout seul à côté de Jauge [son cheval], je me suis mis à pleurer doucement ; j'ai pleuré de détresse morale, je le confesse aujourd’hui ; j'ai pleuré de souffrance physique, mais j'ai pleuré en me cachant, comme si je faisais mal. J'ai pleuré sans avoir la consolation de confier à qui que ce soit le secret de mes peines. J'ai pleuré en me suppliant d'arrêter mes larmes et je n'ai pu retrouver mon calme qu'au moment où, dirigeant ma pensée vers Dar Caïd Medboh, la silhouette du colonel Giraud m'est apparue. Dans mon désarroi, je voyais ce magnifique soldat toujours confiant, malgré les épreuves nombreuses auxquelles il était soumis. Alors je me suis raccroché à cette évocation, et j'ai séché mes larmes honteusement ! »

Henri de Bournazel nous prouvait ici qu’il était bien plus qu’un simple héros, il était surtout un homme au sens le plus digne du terme.

 

 

Epilogue

 

Nous sommes le 28 février 1933 soit près de dix ans après les exploits d’El Mers. Ce jour-là, le capitaine de Bournazel se trouvait en opérations sous les ordres du général Giraud dans le redoutable djebel Saghro. Les courageux guerriers des tribus Ait Atta avaient soulevé l’étendard de la révolte et leur pugnacité semblait devoir opposer un sérieux danger à l’autorité française. Les combats furent terribles et il fallut plus de 80 000 hommes de troupe et 44 avions pour venir à bout des Ait Atta mais en ce 28 février, ils allaient avoir affaire à Bournazel en personne. Déjà le 21 février précédent, le capitaine de Bournazel avait mené ses 400 goumiers à l’assaut des premiers pitons rocheux. La veille du 28 février, le général Giraud lui avait ordonné de mener l’assaut général pour la journée du lendemain. On ne pouvait contenter d’avantage Bournazel. Mais un second ordre avait tout assombri dans son esprit : Giraud, fatigué de perdre des officiers précieux contre les rebelles montagnards et effrayé par les pertes des jours précédents, avait intimé l’ordre à Bournazel de quitter sa légendaire djellaba rouge pour un burnous blanc favorisant le camouflage. Sacrilège ! Mais il fallait se conformer aux ordres. Bournazel fut alors, pour la première fois, envahit d’un sombre pressentiment. Il le dissipa bien vite, après tout, « la vie est belle » comme il se plaisait à le répéter souvent. Le 28 février, il fut vite mis à contribution : des centaines de Ait Atta déclenchaient l’assaut sur les positions françaises et il fallait réagir vite. Bournazel, de blanc vêtu, se jette, sans réfléchir, avec moins de 80 Marocains, dans les premiers contreforts du djebel pour stopper l’avancée des rebelles. Bientôt, sa petite troupe se réduit sous le feu des Ait Atta mais qu’importe, Bournazel continue, imperturbable et impérial malgré sa tunique blanche ; devant son exemple magnifique, les goumiers se ressaisissent et commencent à repousser les rebelles. Arrivé à mi-chemin de la pente, Bournazel fait une halte pour constater que l’assaut des rebelles perd de sa vigueur sous sa contre-attaque : il faut continuer, le sourire aux lèvres. C’est alors que le Destin rattrapa Henry de Bournazel et ce qui devait arriver arriva. Alors qu’il repartait en tête de ses hommes, Bournazel reçoit une balle en plein ventre et chancelle : alors ça y est, c’est la fin ? C’est impossible, pas lui, pas maintenant, pense-t-il probablement et ne voulant pas affoler ses hommes, il se relève avec un horrible masque de crispation sur le visage. Pourtant, il arrive à crier à ses troupes de continuer en avant et pour se donner une contenance, dégaine son revolver. Il faut faire vite car déjà, les premiers goumiers se débandaient en voyant leur invincible chef touché. En contrebas, un détachement de la Légion Etrangère vient prêter main-forte et sécurise les arrières. Bournazel continue tout de même à progresser sur le chemin rocailleux. Une seconde balle l’atteint alors au bras et le fait se recroqueviller de douleur. Essayant de repartir une seconde fois, il voit avec horreur que c’est impossible. Alors, ça y est, c’est bien fini. Les goumiers marocains, voyant leur capitaine de légende à terre, sont pris de panique devant l’impensable et retraitent avec précipitation. Seuls deux fidèles Marocains sont restés avec Bournazel. De rage, il jette son pistolet en l’air et s’abandonne, à terre, vaincu par la douleur. Rapidement évacué par les légionnaires, Bournazel n’a plus que quelques instants à vivre, il le sait. Soigné sans espoirs par l’un de ses amis, le capitaine Vial, il a encore le temps d’ironiser sur son drame : « J’ai tué ma chance en couvrant ma vareuse rouge » puis « J’ai froid...Que c’est long de mourir ! » ...et quelques instants plus tard, « C’est dégoutant, toubib, de mourir sale comme cela », en référence à ses vêtements tachés de sang et puis très vite la Fin.

Raphaël Romeo
 

  1. Nom des peuples Berbères des régions de l’Atlas marocains.
  2. Bournazel écrit son rapport quelques jours après l’affaire et le surlendemain d’El Mers, le lieutenant Blacque-Belair était gravement blessé dans une escarmouche.
  3. L’Homme à la veste rouge en Berbère

Bibliographie :

  • -Bordeaux Henry, Henry de Bournazel, le Cavalier Rouge, 1935.
  • -Bournazel Germaine de, Le Cavalier Rouge, 1971.
  • -Aâge de Danemark, Souvenirs de la Légion Etrangère 1922-1926, 1936.
  • -d’Esme Jean, Bournazel, l’homme rouge, 1952.
  • -Durosoy Maurice, Avec Lyautey, homme de guerre, homme de paix, 1976.
  • -Pélissier Pierre, De Lattre, 1998.
  • -Vial Jean, Le Maroc Héroïque, Paris, 1938.
  • -Bulletins bimensuels de l’école Saint-François de Sales de Dijon, 1933.

Pour aller plus loin :

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